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Les sorties littéraires africaines 2022

Cocoaïans

Gauz n’aime pas les théories. Ce romancier et réalisateur ivoirien appelle les écrivains à réimaginer le réel : « Tu construis un contrefeu fait de beautés et de ravissement », déclarait-il il y a quelques années à une journaliste venue l’interviewer. C’est ce qu’il a d’ailleurs fait avec son premier roman, Debout-payé (2014), qui dévoilait les dessous de la société de consommation. Ce roman qui l’a fait connaître s’est vendu à plus de 50 000 exemplaires. Après deux autres romans – Camarade Papa (2018) et Black Manoo (2020), de facture plutôt classique –, Gauz renoue dans son nouveau roman Cocoaïans avec la veine contestataire et satirique, qui avait fait son succès.

Qui sont les Cocoaïans ? Ce sont les habitants des pays d’Afrique producteurs du cacao, qui veulent émanciper leur pays du processus d’exploitation capitaliste et fabriquer et vendre eux-mêmes leur chocolat. Pour lutter contre les industries occidentales du chocolat, ces citoyens révolutionnaires proposent de former un cartel, « comme certain Pablo (qui) a réuni un jour les siens dans la jungle de Medellin ». Tout un programme !

Le commerce des allongés

Après avoir longtemps célébré le royaume des vivants, le Congolais Alain Mabanckou entraîne ses lecteurs avec son nouveau roman Le commerce des allongés, dans l’univers des morts. Or pour l’auteur de Verre cassé et de Mémoire de porc-épic, parler des morts est un prétexte pour parler des vivants, de leur corruption, de leurs inégalités, de leurs amours et haines. Le protagoniste principal du roman en est la preuve vivante : aussitôt enseveli, le jeune et extravagant Liwa Ekimakingaï ne ressort-il pas de sa tombe pour démêler le mystère de sa disparition brutale ?

Ce va-et-vient constant entre le monde des vivants et celui des « allongés » est la recette du récit à la fois truculent et satirique que propose Alain Mabanckou. Son nouveau roman s’inscrit dans la veine du réalisme magique latino-américain, avec en toile de fond la rumeur de Pointe-Noire, la ville natale de l’auteur dont l’énergie créatrice anime son œuvre.

Consolée

Une vieille femme est en train de mourir dans une maison de retraite, quelque part dans le sud-ouest de la France. Atteinte d’une maladie neurodégénérative, elle a perdu l’usage du français et s’est mise à parler dans une langue étrangère que personne ne semble comprendre autour d’elle. Seule une thérapeute, elle-même d’origine étrangère, s’intéresse de près à la dérive langagière de Consolée/Astrida, et tente d’exhumer le secret de cette dernière. En consultant le dossier biographique, Ramata réussit à remonter aux origines africaines de la vieille dame. Elle a grandi dans la colonie belge de Ruanda-Urundi, l’actuelle Rwanda, avant d’être retirée à sa mère et placée dans une institution pour « enfants mulâtres ». La découverte des traumatismes passés de Consolée permet à Ramata de se confronter aux fantômes de son propre passé africain. C’est une épreuve de vérité pour les deux femmes, qui en sortent apaisées.

Après un premier roman consacré au génocide tutsi, Béata Umubyeyi Mairesse livre avec ce nouveau roman deux éblouissants portraits de femmes tentant de surmonter tant bien que mal les séquelles psychiques et spirituelles de leur histoire coloniale.

Ô pays, mon beau peuple !

Un classique, arraché à l’oubli. Paru en 1957, Ô Pays, mon beau peuple ! est l’un des grands classiques de la littérature africaine moderne. Son auteur, le Sénégalais Ousmane Sembène, est connu à la fois comme romancier et cinéaste. Artiste engagé, l’homme a consacré l’essentiel de son œuvre cinématographique et littéraire aux questions sociopolitiques brûlantes de son temps : colonisation, conflit entre tradition et modernité, défense des langues vernaculaires africaines.

Le roman raconte l’histoire d’Oumar Faye qui revient dans son village au terme d’un long séjour en Europe. Soucieux de participer à la modernisation de son village et des mentalités, le personnage se retrouve aux prises avec le conservatisme ambiant et la domination des colons. Opposé à des intérêts puissants, il est condamné à une fin tragique, n’ayant pas réussi à apaiser les doutes et les craintes au sein-même de sa propre famille. Il s’agit ici d’une œuvre de contestation, emblématique des luttes qui ont animé l’auteur lui-même.

Dis-moi pour qui j’existe

Le titre du nouveau roman du Djiboutien Abdourahman Waberi fait penser à une chanson d’amour. Ce livre où la fiction se mêle à l’autofiction est en effet une déclaration d’amour du narrateur/auteur à sa fille Béa, âgée de 6 ans. On avait croisé la petite Béa, lumineuse et espiègle, dans le précédent roman de Waberi. Dans les pages du nouvel opus de l’auteur de Cahier nomade, on la retrouve diminuée, atteinte d’une maladie grave et clouée au lit dans un hôpital parisien. À son chevet veillent : sa mère, sa grand-mère et son père, professeur aux États-Unis, présent en pensée. Il téléphone à sa gamine tous les jours, lui écrit pour partager avec elle ses angoisses et les souvenirs de sa propre enfance maladive à Djibouti.

Le dialogue au quotidien entre père et fille débouche sur leur décision commune de tenir un journal de bord pour « mettre en mot » les douleurs et les souffrances de la patiente. Dire la maladie, peut-il aider à évacuer le mal ? Imaginer des récits de rémission, peut-il être facteur de guérison, comme l’a suggéré la docteure de Béa ? « Écrire m’a sauvé, il y a longtemps. Écrire peut te tirer d’affaire toi aussi », murmure le père à l’oreille de sa fille. Toujours est-il que l’espoir revient.

Dis-moi pour qui j’existe, titre inspiré d’une chanson de Joe Dassin, est un magnifique hommage à l’écriture et à la poésie, dans lesquelles nous puisons du courage afin de triompher de l’adversité. Bouleversant et poétique.

Extrait de l’article de Tirthankar Chanda in

Voir sur RFI

Au vent mauvais

C’est un roman subtil et intelligent que propose la Franco-Algérienne Kaouther Adimi avec Au vent mauvais, son cinquième opus. La narration se déploie dans ces pages sur au moins trois dimensions : romanesque, historique et métafictionnelle.

Le roman est bâti autour de l’histoire de Tarek et Saïd, deux amis d’enfance, amoureux tous les deux de la fille rebelle de la voisine, Leïla. Mariée une première fois à 15 ans, celle-ci finira par épouser Tarek, qui lui demandera sa main au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Saïd, devenu journaliste, se vengera en racontant leur histoire intime dans un roman, qui fait scandale dans l’Algérie aux mœurs pour le moins conservatrices.

C’est l’écriture du roman de Saïd et son impact sur la vie de Tarek et Leïla que raconte le livre de Kaouther Adimi, sur fond de guerre, puis l’euphorie de l’indépendance jusqu’au basculement du pays dans la guerre civile dans les années 1990. A travers les destins croisés de ses personnages inspirés de l’histoire de ses propres aïeuls, l’auteur pose aussi la question des limites et des dangers de la fiction.

La cartographie des absences

Romancier et poète, Mia Couto est l’un des écrivains le plus importants du Mozambique. Fils d’un poète portugais connu, Fernando Couto, qui avait fui la dictature salazariste, Mia est né au Mozambique. Il a milité dans les années 1970 aux côtés du Frelimo dans la lutte pour la libération du Mozambique. Il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages dont plusieurs romans. Son dernier roman, Le cartographe des absences, s’inspire de la vie du père de Mia Couto. Aux dires mêmes de l’auteur, c’est le livre le plus autobiographique qu’il ait écrit.

« Je suis en visite à Beira, ma ville natale ; je suis venu à l’invitation d’une université. Depuis mon arrivée ici, je me suis rendu dans des écoles, j’ai rencontré des professeurs et des élèves, je leur ai parlé du sujet qui m’intéresse le plus : la poésie. » Ainsi parle Diogo Santiago, narrateur et poète de père en fils. Le retour au pays natal sera l’occasion pour le protagoniste de se remémorer les événements qui ont marqué son enfance à Beira dans les années 1970, sur fond de guerre de libération du Mozambique et la répression brutale des insurgés par le régime fasciste de Lisbonne.

Le narrateur retrace en particulier le voyage qu’il effectua avec son père journaliste à l’intérieur du pays où l’armée coloniale venait de commettre de terribles atrocités contre la population noire. La narration haut en couleurs et à plusieurs voix fait remonter à la surface des fantômes d’un passé certes révolu, mais dont les horreurs continuent de hanter le présent. Elle déclenche également pour le narrateur un processus de catharsis à travers lequel il reconstitue le puzzle de son enfance et ses origines.

Le cartographe des absences mobilise l’imagination et la poésie pour conjurer une des pages les plus brutales de l’histoire coloniale africaine. Un grand roman sous la plume d’un maître conteur au sommet de son art. 

La dissociation

« Jouissif » et « picaresque » sont quelques-uns des adjectifs qui viennent à l’esprit  quand on cherche à qualifier La Dissociation, premier roman sous la plume de la philosophe et universitaire Nadia Yala Kisukidi. Spécialiste de Bergson et de la théorie postcoloniale, l’auteure a fait un pas de côté et a donné libre cours à son imagination en mettant en scène sur le mode fictionnel la vie et les errances d’une héroïne pas comme les autres.

Sortie tout droit de l’univers du conte, la protagoniste qui est aussi la narratrice du roman, est dotée d’un corps noir comme la pluie et l’éclair, qui refuse de grandir. Orpheline anonyme, elle vit avec sa grand-mère. A la maison, elle doit supporter les acharnements de l’aïeule pour la faire grandir à tout prix, alors qu’au collège pleuvent les invectives et les moqueries de ses camarades, qui l’appellent « la naine ».

La vie de l’adolescente bascule lorsqu’elle découvre qu’elle a un don, celui de se détacher des pesanteurs du réel et de se réfugier dans d’autres espaces-temps. Fort de ce nouveau talent, à la fois inné et acquis, le personnage va quitter la maison en briques de sa grand-mère et s’évader dans le vaste monde à la recherche de son destin. L’aventure commence. C’est cette histoire d’une folle traversée d’un monde poétique et turbulent, bruissant de menaces et de promesses que le lecteur découvre dans les pages de ce grand et beau roman d’apprentissage.

Sister Déborah

On ne présente plus Scholastique Mukasonga. Romancière rwandaise, auteure de 5 romans et plusieurs recueils de nouvelles, elle a obtenu le prix Renaudot pour son beau roman Notre-Dame du Nil (Gallimard, 2012) dans lequel elle dépeignait, à travers les vexations et les harcèlements subis par les élèves tutsis dans le pensionnat pour filles dont elle fut élève autrefois, la descente inexorable de son pays dans l’horreur du génocide (1994).

Installée en France depuis le début des années 1990, l’écrivaine échappa elle-même au destin funeste réservé à sa communauté mais perdit 37 membres de sa famille lors du terrible massacre. Comment s’étonner alors que l’Histoire de son pays occupe une si large place dans l’œuvre de Scholastique Mukasonga ? Evoquant la disparition de ses proches, celle-ci a confié au Monde qu’écrire était sa manière de leur rendre hommage, ses livres sont « leurs sépultures, leurs tombeaux de papier ».

Le Rwanda est encore et toujours le décor de Sister Deborah, le nouveau roman de Scholastique Mukasonga qui paraît en octobre. Il aborde l’histoire moderne du Rwanda sous un angle féministe, à travers la légende de l’héroïne éponyme, Deborah, prophétesse et thaumaturge, qui fut brûlée vive pour sorcellerie. Au début du siècle dernier encore, celle-ci parcourait les montagnes et les plaines de l’Afrique centrale et orientale proclamant l’arrivée prochaine du Messie. Plus important encore, affirmait-elle, le Messie sera cette fois une Femme noire.

La légende de la Sister Deborah est racontée par une universitaire brillante, missionnée par des matrones disciples de la prophétesse de mettre au monde la Messie attendue. Miss Jewels, acceptera-t-elle de participer à l’accomplissement de la prophétie ? L’avènement de la République des femmes dépend de son bon vouloir. C’est une écrasante responsabilité…

Open water

Lui, il est photographe amateur. Elle, danseuse. Elle a été, un temps, la fiancée d’un de ses amis proches. Ils sont noirs tous les deux et se rencontrent pour la première fois dans un pub, quelque part dans le Sud-Est londonien. C’est ce qu’on appelle sans doute un coup de foudre, mais les intéressés ont du mal à se dire qu’ils se plaisent, qu’ils s’aiment.

L’Anglo-Ghanéen Caleb Azumah Nelson dont Open Water est le premier roman, décrit avec une sensibilité délicate et moderniste la montée de l’amour, qui n’est pas que du désir. L’huis clos des deux amants évolue sur fond de violences et peurs, qui mettent à rude épreuve leur amour naissant.

Open Water, qui a été primé outre-Manche par le prix Costa pour le premier roman, ne se réduit pas à sa dimension romantique. L’histoire d’amour est doublée dans ces pages d’une méditation sur le racisme, la masculinité, et le corps noir réduit à sa couleur et aux stéréotypes. Enfin, l’emploi de la deuxième personne du singulier englobant le narrateur et le lecteur, n’est peut-être pas étranger à la proximité que nous ressentons avec l’univers précaire et poétique du talentueux Caleb Azumah Nelson.

Voir RFI pour les éléments complets

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