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La chronique du 17 juin 2022 : « Je crois, donc j’ai raison » par Luc de Brabandere, philosophe d’entreprise, auteur et conférencier

« Je crois, donc j’ai raison »

Cette locution va-t-elle supplanter le « Je pense, donc je suis » de Descartes ? On assiste de plus en plus à la primauté de l’opinion sur le fait, de l’injonction sur l’invitation ou de l’invective sur l’argumentation.

« Je pense, donc je suis. »

En écrivant ces cinq mots dans son Discours de la méthode, René Descartes ouvre en 1637 un nouveau chapitre de l’histoire de la philosophie. Il y invite ses contemporains à se méfier des illusions, des chimères et autres apparences, et à fonder dorénavant leurs connaissances au moyen de la Raison, gratifiée pour l’occasion d’un R majuscule.

C’est Galilée qui, cinq ans auparavant, l’avait alerté. Dans son Dialogue sur les deux grands systèmes du monde, le savant italien écrivait en effet : « À long terme, mes observations m’ont convaincu que certains hommes, raisonnant de façon absurde, établissent d’abord une conclusion dans leur esprit, qui impressionne si profondément qu’on ne parvient jamais à la sortir de leur tête… »

L’approche cartésienne a bien heureusement fait de nombreux adeptes depuis sa publication. Mais une question se pose aujourd’hui : la pensée rigoureuse est-elle menacée ? L’avertissement de Galilée redeviendrait-il actuel ?

Le « Je pense, donc je suis » qui nous a construits ne cède-t-il pas lentement sa place à un « Moi je crois, donc je ne pense pas », ou même, plus inquiétant encore, à un « Je crois, donc j’ai raison » ?

Croire ou penser

Au vu des échanges sur les réseaux sociaux, la base rationnelle universelle qui sous-tendait les débats politiques ou scientifiques semble s’effriter. Le socle commun des références partagées s’estompe, et les discussions utiles et constructives en deviennent de plus en plus rares et difficiles. Contrainte des tweets courts oblige, on assiste la plupart du temps à la primauté de l’opinion sur le fait, de l’injonction sur l’invitation ou de l’invective sur l’argumentation. La démonstration est dévaluée, le ressenti est glorifié. C’est souvent « ma » vérité contre « la » vérité.

Ce qu’on observe à la télévision n’est pas fort différent. Les participants aux débats ne semblent plus trop animés par l’envie de comprendre la position de l’autre ou de trouver un terrain d’entente. Ce qu’on appelle talk-show – littéralement, un spectacle de gens qui parlent ! – se résume souvent à une accumulation de commentaires à peine articulés entre eux, comme si une argumentation pouvait être réduite à une somme de petites phrases.

Dans les conversations, trop d’interventions commencent par « je crois que… », et trop peu par « je pense que… ». Croire ou penser ? Il s’agit de deux registres bien différents ! Penser est une démarche active exigeante dont le développement peut être explicité, détaillé et questionné, tandis que croire est une attitude passive plus confortable qui ne s’encombre d’aucune justification.

La connaissance peut montrer d’où elle provient, l’opinion ignore ses origines. Une réflexion se construit étage par étage, une croyance par contre est livrée clé sur porte. C’est une « certitude sans preuve », pour reprendre les mots du philosophe Alain. Il est donc impossible de réfuter une croyance par un dialogue contradictoire.

Une grande biodiversité caractérise les croyances. Il y a celles que l’on vit seul et celles que l’on partage, celles qui sont inspirées par des religions ou non, celles qui concernent le passé, le présent ou le futur. Il y a les croyances élémentaires et les autres, celles qui volent en escadrille. Ces systèmes de croyances irrationnels sont plus troublants encore car ils peuvent être dotés d’une structure qui, elle, est bien rationnelle. L’exemple emblématique en est la théorie du complot.

Les croyances ont toutes un point commun, c’est paradoxalement dans l’absence d’évidence et de preuve qu’elles trouvent leur légitimité. Pour s’imposer, une croyance n’a besoin de s’appuyer sur aucune validation, ni authentification, elle les rejette et les méprise tout simplement. Le vrai est tellement vrai qu’il ne se prouve pas. CQFD ! La demande de preuve devient alors la marque d’un esprit petit, inquiet, tristement raisonnable et donc frustré de ne pouvoir accéder aux illuminations soudaines qu’offre la Vérité.

Quand il s’agit d’argumenter ou simplement de relater, n’assiste-t-on pas au grand retour des émotions et des croyances, au détriment de la rigueur et de la logique ?

La démocratie des incrédules

Dans une récente publication, Marten Scheffer tend à répondre par l’affirmative (2). Après avoir analysé des millions de livres et articles publiés en anglais entre 1850 et 2019, il observe une inflexion en 1975 dans l’évolution du vocabulaire utilisé. Les mots liés au rationnel (conclure, démontrer, déduire…) cèdent lentement leur place aux mots liés à l’émotionnel (sentir, croire, blâmer…).

En parallèle, les pronoms et adjectifs individuels (je, ma, elle, son) supplantent progressivement le pluriel et le collectif (nous, leurs, votre). La tendance se vérifie autant pour les romans que pour les essais scientifiques, et même pour les termes utilisés dans le moteur de recherche de Google.

Cette tendance amorcée dans les années 1970 a trouvé avec Internet un effet multiplicateur puissant. Homo digitalis se régale sur les réseaux sociaux, car on le repère et on le conforte. Il se construit peu en écoutant des orateurs, il existe surtout en suivant des influenceurs. Je suis, donc je suis…

Les algorithmes de l’Internet, en produisant un archipel de crédulités souvent contradictoires, devraient nous inciter tous les jours à croire moins, et à penser plus.

On entend souvent dire : « chacun peut croire ce qu’il veut, on est en démocratie ». Non, bien au contraire ! Car il ne resterait pas grand-chose de notre démocratie si chacun pouvait « croire ce qu’il voulait », au point de supprimer toute représentation partagée du monde réel.

=> (2) « The Rise and Fall of Rationality in Language », 2021

A lire également https://lemondedefa.com/2019/02/19/ce-qui-est-cru-devient-plus-important-que-ce-qui-est-vrai/

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