Aller au contenu principal

Rêveries d’un promeneur solitaire

Aurais-je vécu une précédente histoire, une vie antérieure qui aurait eu une plume tendre et piquante à la fois ? Prétentieux, me direz-vous ? Vous croyez me connaître, vous ne me connaissez pas. Lui, vous le connaissez, du moins si vous l’avez étudié. Je me retrouve pourtant dans ses propos qui, d’un autre âge, font resurgir ce que j’ai été, ce que je suis et ce que je resterai. J’ai sans doute heurté, offensé. Jamais pourtant je n’ai « tué ». Chers inquisiteurs, chers menteurs et autres malhonnêtes, je m’adresse à vous à travers ses propres mots. Mots qui pourraient être les miens, même si je n’en ai pas l’agile plume. Détruire est sans doute votre plaisir, il n’est cependant pas le mien !

« Je suis né avec un amour naturel pour la solitude qui n’a fait qu’augmenter à mesure que j’ai mieux connu les hommes. Je trouve mieux mon compte, avec les êtres chimériques que je rassemble autour de moi qu’avec ceux que je vois dans le monde.

(…) Ma destinée semble avoir tendu dès mon enfance le premier piège qui m’a rendu longtemps si facile à tomber dans tous les autres. Je suis né le plus confiant des hommes et durant cinquante ans entiers jamais cette confiance ne fut trompée une seule fois. Tombé tout d’un coup dans un autre genre de gens et de choses, j’ai donné dans mille embûches sans jamais en apercevoir aucune, et plus de trente ans d’expérience ont à peine suffi pour m’éclairer sur mon sort. Une fois convaincu qu’il n’y a que mensonge et fausseté dans les démonstrations grimacières qu’on me prodigue, j’ai passé rapidement à l’autre extrémité : car quand on est une fois sorti de son naturel, il n’y a plus de bornes qui nous retiennent. Dès lors je me suis dégoûté des hommes, et ma volonté concourant avec la leur cet égard me tient encore plus éloigné d’eux que font toutes leurs machines.

Ils ont beau faire : cette répugnance ne peut mais aller jusqu’à l’aversion. En pensant à la dépendance où ils se sont mis de moi pour me punir dans la leur, ils me font une pitié réelle. Si je suis malheureux ils le sont eux-mêmes, et chaque fois que je rentre en moi je les trouve toujours à craindre. L’orgueil peut-être se mêle encore à ces égarements, je me sens trop au-dessus d’eux pour les haïr. Ils peuvent m’intéresser tout au plus jusqu’au mépris, mais jamais jusqu’à la haine. Enfin je m’aime trop moi-même pour pouvoir haïr qui que soit. Ce serait resserrer, comprimer mon existence, et je voudrais plutôt l’étendre sur tout l’univers.

J’aime mieux les fuir que les haïr. Leur aspect frappe mes sens et par eux mon cœur d’impressions que mille regards cruels me rendent pénibles ; mais le malaise cesse aussitôt que l’objet qui cause a disparu. Je m’occupe d’eux, et bien malgré moi par leur présence, mais jamais par leur souvenir. Quand je ne les vois plus, ils sont pour moi comme s’ils n’existaient point.

Ils ne me sont même indifférents qu’en ce qui se rapporte à moi ; car dans leurs rapports entre eux ils peuvent encore m’intéresser et m’émouvoir comme les personnages d’un drame que je verrais représenter. Il faudrait que mon être moral fût anéanti pour que la justice me devînt indifférente. Le spectacle de l’injustice et de la méchanceté me fait encore bouillir le sang de colère ; les actes de vertu où je ne vois ni forfanterie ni ostentation me font toujours tressaillir de joie et m’arrachent encore de douces larmes. Mais il faut que je les voie et les apprécie moi-même ; car après ma propre histoire il faudrait que je fusse insensé pour adopter, sur quoi que ce fût le jugement des hommes, et pour croire aucune chose sur la foi d’autrui.

Si ma figure et mes traits étaient aussi parfaitement inconnus aux hommes que le sont mon caractère et mon naturel, je vivrais encore sans peine au milieu d’eux. Leur société même pourrait me plaire tant que je leur serais parfaitement étranger. Livré sans contrainte à mes inclinations naturelles, je les aimerais encore s’ils ne s’occupaient jamais de moi. J’exercerais sur eux une bienveillance universelle et parfaitement désintéressée : mais sans former jamais d’attachement particulier, et sans porter le joug d’aucun devoir, je ferais envers eux librement et de moi-même tout ce qu’ils ont tant de peine à faire inciter par leur amour-propre et contraints par toutes leurs lois.

Si j’étais resté libre, obscur, isolé, comme j’étais fait pour l’être, je n’aurais fait que du bien : car je n’ai dans le cœur le germe d’aucune passion nuisible. Si j’eusse été invisible et tout-puissant comme Dieu, j’aurais été bienfaisant et bon comme lui. C’est la force et la liberté qui font les excellents hommes. La faiblesse et l’esclavage n’ont jamais fait que des méchants.

(…) Maître de contenter mes désirs, pouvant tout sans pouvoir être trompé par personne, qu’aurais-je pu désirer avec quelque suite ? Une seule chose : c’eût été de voir tous les cœurs contents. L’aspect de la félicité publique eût pu seul toucher mon cœur d’un sentiment permanent, et l’ardent désir d’y concourir eût été ma plus constante passion. Toujours juste sans partialité et toujours bon sans faiblesse, je me serais également garanti des méfiances aveugles et des haines implacables ; parce que, voyant les hommes tels qu’ils sont et lisant aisément au fond de leurs cœurs, j’en aurais peu trouvé d’assez aimables pour mériter toutes mes affections, peu d’assez odieux pour mériter toute ma haine, et que leur méchanceté même m’eût disposé à les plaindre par la connaissance certaine du mal qu’ils se font à eux-mêmes en voulant en faire à autrui. Peut-être aurais-je eu dans des moments de gaieté l’enfantillage d’opérer quelquefois des prodiges : mais parfaitement désintéressé pour moi-même et n’ayant pour loi que mes inclinations naturelles, sur quelques actes de justice sévère j’en aurais fait mille de clémence et d’équité.

Je suis devenu solitaire, ou, comme ils disent, insociable et misanthrope, parce que la plus sauvage solitude me paraît préférable à la société des méchants, qui ne se nourrit que de trahisons et de haine (…) La Société humaine… porte nécessairement les hommes à s’entrehaïr à proportion que leurs intérêts se croisent… »

  • Jean-Jacques Rousseau

Bonne journée (quand même) !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :