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Afrique : colonisation, pillages et chinoiseries

Un fait est acquis ; les colonisateurs européens ont pillé l’Afrique. Mais outre que l’affirmation est discutable, il reste que l’Afrique fait face aujourd’hui à un pillage d’une ampleur inégalée. Ce grand continent, riche de tout, concentre pourtant les pires caractéristiques du sous-développement, c’est-à-dire l’absence de redistribution de l’exploitation de ses richesses, la faiblesse de l’État, la persistance de conflits sanglants et une prochaine surpopulation inquiétante. Les racines du mal doivent être pointées pour tenter de comprendre une situation catastrophique qui fait, d’un continent pourtant riche, la plus grande zone de pauvreté.

Un continent riche

L’Afrique concentre 90% des réserves de platine, 80 % de coltan ; 60% de cobalt ; 70% du tantale, 46% du diamant ; 40% de l’or et à tout le moins 10% des réserves pétrolières. Les énergies fossiles abondent, le pétrole bien entendu, mais aussi le charbon dans sa partir australe. Ses capacités hydrauliques considérables notamment dans son bassin central sont très faiblement exploitées. Enfin elle bénéficie d’un rayonnement solaire à foison qui lui permettrait de construire un énorme sytème de production électrique.

L’exemple de la RDC, l’ancien Zaïre, illustre cette absence de partage de richesses mal exploitées. Qualifié de « scandale géologique », le pays regorge de minerais à haute valeur économique. Le bassin du fleuve Congo a la particularité de s’étendre aux deux hémisphères, ce qui lui procure deux bassins-versants avec un régime de pluie alternatif, source d’un débit constant. Le barrage d’Inga, en aval de Kinshasa, mal entretenu, ne donne pas ses pleines capacités. Il pourrait pourtant assurer la quasi autonomie énergétique du pays. La Gécamines, l’ancienne Union minière du Haut Katanga belge, exploite le cobalt, le zinc et le cuivre. Mais ses installations vieillissantes et une gestion chaotique ont profondément affecté sa rentabilité alors même qu’elle est le principal contributeur au budget national. Inutile enfin de parler des conditions climatiques du pays, les meilleures possibles pour développer l’agriculture et assurer l’indépendance alimentaire.

Le Sahel, y compris sa partie saharienne, bénéficie de réserves d’eaux souterraines qui pourraient assurer une agriculture de subsistance dispersée, de nature à tarir l’exode rural. Mais rien n’y fait ; l’absence d’une gestion de l’eau, pourtant peu couteuse, par la création et la pérennisation des puits, induit la fuite des agriculteurs et des pasteurs. Ces derniers perdent peu à peu leurs ressources par l’avancée du désert qui suit la déforestation pour le bois de chauffage. Pourtant la sécheresse n’est souvent qu’apparente. Ainsi, très au sud, en Namibie, sèche et aride, les fermiers ont construit un dense réseau de puits à grande profondeur et des retenues ça et là pour recueillir les pluies pendant à peine trois mois de l’année. Moyennant quoi le pays élève 2,5 millions de bovins et plus de 3 millions d’ovins, ce qui lui permet d’exporter dans l’Afrique australe.

La colonisation, un alibi facile 

Les méfaits de la colonisation restent l’explication la plus commune de l’absence de décollage économique de l’Afrique. L’argument n’est plus acceptable, dès lors que de nombreuses anciennes colonies européennes, sur d’autres continents, notamment en Asie, ont réussi à sortir du sous-développement. Soixante ans après les indépendances, on ne peut plus décemment soutenir que la colonisation est la cause du sous-développement de l’Afrique. 

Et c’est oublier que le bilan de la colonisation s’est révélé négatif pour les économies européennes. Les pays colonisateurs n’y ont pas trouvé d’avantages économiques majeurs. Si la colonisation a pu enrichir les commerçants assurant la distribution des produits importés d’Afrique et les sociétés d’exploitation minière, il reste que le bilan a été négatif. Les gains n’ont pas profité au pays colon qui par ailleurs a fait des investissements considérables en matière d’infrastructures, routes, chemins de fer, hôpitaux, écoles, etc. 

La seule Algérie, dans les années cinquante, coutait très cher à la France; près de 10% du budget était consacré à ce département. Le maintien artificiel par la subvention de la production céréalière et viticole à des prix acceptables était un véritable gouffre financier.

La France et la Belgique ont doté l’Algérie et le Congo d’infrastructures considérables dont il ne reste pratiquement plus rien aujourd’hui. Le réseau ferré algérien est aujourd’hui moins développé qu’en 1960. Inutile de parler de la République démocratique du Congo qui a abandonné faute d’entretien ses réseaux routier et fluvial qui irriguaient le pays. En 1960, on pouvait traverser le Congo en voiture en toutes saisons. Aujourd’hui, à 50km de Kinshasa, les routes ne sont plus que des ornières. 

Au final, les avis sont à tout le moins partagés sur les avantages retirés par les pays colons.

L’absence d’État, source de tous les maux

C’est certainement sur ce point que les anciennes puissances colonisatrices portent une responsabilité majeure. La vague d’indépendance survenue dans les années soixante s’est faite dans des conditions souvent déplorables, alors que l’absence de cadres indigènes était prégnante. Certains pays choisirent le camp des non-alignés, souvent cornaqués par les pays de l’Est. La majorité faisait le choix de conserver des liens privilégiés avec leur ancien maître. Mais dans tous les cas, aucune élite n’a réussi à remplacer les administrateurs coloniaux, autrement dit conserver une structure de pouvoir administratif. 

C’était laisser libre cours à l’ethnisme et au tribalisme. Les pays africains ne pouvaient alors que retomber dans leur maux ancestraux. Les structures traditionnelles consistent à privilégier le groupe, sans référence aux intérêts nationaux. Il s’agit en réalité d’un processus naturel dès lors que les découpages territoriaux des pays ne correspondaient le plus souvent à aucune réalité ethnique et géographique. Le pays le plus riche, et autrefois le plus dynamique, l’Afrique du Sud, n’échappe pas à la calamité que constitue la corruption pour le continent.

Le recul dont nous disposons aujourd’hui permet de dire que l’assistance à l’Afrique constitue un échec total. L’Afrique a englouti une part considérable de l’aide au développement. Il n’en reste pratiquement rien, tant les détournements resteront aussi massifs que systématiques.

Le pillage continue

Discrètement, de nombreuses entreprises, notamment américaines, françaises, sud-africaines ou  italiennes opèrent dans le secteur minier ou pétrolier et reversent une part modeste au pays, part accaparée par les dirigeants locaux. Il faut ici pointer le pillage organisé par la Chine (1). Sa méthode est assez simple ; on s’assure de l’adhésion des dirigeants et des populations en construisant ici un hôpital, là une liaison routière, tout en installant un réseau bancaire très efficace, et en concluant de juteuses concessions permettant d’exploiter massivement les ressources du sous-sol. Les autorités internationales ne s’occupent plus sérieusement de la situation désastreuse de l’Afrique aux plans économique et humain, si ce n’est sur la question humanitaire, ou militaire quand des régimes politiques sont débordés. Pour le reste, rien ne permet de présager que des mesures sérieuses seront appliquées. L’Afrique est toujours (mal) partie, comme l’écrivait René Dumont dès 1962…

                                                                                                   Thierry Sautier

(1) Julien Wagner est formel : les Occidentaux ne peuvent plus concurrencer la Chine en Afrique. Et il explique pourquoi.
 
«Parce que les moyens chinois sont démesurés par rapport aux leurs. Les entreprises chinoises ont derrière elles des réserves d’investissement colossales du fait des excédents commerciaux de la Chine avec les Européens et avec les Américains. Ce sont plusieurs milliers de milliards de dollars de réserves qu’ils peuvent investir en Afrique à travers des banques spécialisées qui sont la cheville ouvrière de l’investissement chinois en Afrique». 

La gangrène de la corruption
Reste à savoir quelles sont les retombées pour l’Afrique de cette manne financière que Pékin déverse sur le continent. Des milliards de dollars qui ne servent pas toujours à améliorer le quotidien des populations en raison de la corruption.
 
«Le niveau de corruption, aussi bien du côté chinois que du côté africain, est très élevé. Entendons-nous bien, c’était aussi le cas avec les Européens. Mais depuis la fin des années 1990, les contraintes juridiques qu’ils se sont imposées ont permis d’en diminuer fortement le niveau. Malheureusement, l’avènement de la Chine en Afrique a pour ainsi dire prolonger l’expropriation des richesses au détriement des populations», constate Julien Wagner.
 
En revanche, souligne-t-il, l’entrée de la Chine en Afrique s’est accompagnée d’un développement des infrastructures de transport. Avec la construction des routes, des voies ferrées et d’autres ouvrages comme des palais présidentiels ou des stades.
 
Les prêts sont remboursés en or, en pétrole et en gaz
De grands projets réalisés moyennant des prêts consentis par les entreprises d’Etat chinoises. Depuis 2000, «le nouveau banquier de l’Afrique» aurait consenti 77 milliards d’euros aux pays africains. Et il est prêt à mettre le paquet pour les années à venir.
 
Des crédits faciles qui se sont transformés en piège pour certains Etats, devenus insolvables vis-à-vis de Pékin. C’est le cas de l’Angola dont le pétrole ne servirait plus qu’à honorer les 20 milliards de dollars que le pays doit à la Chine.
 
«Il faut savoir que la plupart du temps, les prêts ne sont pas remboursés en argent. Ils sont remboursés en or, en pétrole, en gaz ou en cuivre. Les entreprises chinoises se remboursent en exploitant, par exemple, du zinc sur 20 ans».
 
Comment dès lors, sortir de l’impasse? «Il n’y a pas beaucoup de solutions», explique Julien Wagner. «Où bien ils négocient un rééchelonnement de la dette, ou ils refusent de payer, ou ils acceptent de donner davantage de contrepartie à la Chine». Avec le risque d’hypothéquer leurs ressources naturelles sur plusieurs décennies, et de se retrouver sans le moindre revenu durant de très longues années.
 
«Quand les Chinois sont arrivés en Afrique, leur intention n’était pas de gagner de l’argent. Ils sont venus avec l’idée de mettre la main sur les ressources. L’intérêt stratégique était plus fort. Au fur et à mesure de quelques désagréments et de prêts non remboursés, ils n’ont pas stoppé les prêts, mais ils ont commencé à surfacturer pour contrebalancer les risques».

Exiger des transferts de technologies
Pour Julien Wagner, l’expérience des dix dernières années montre que face à la Chine, les Africains auraient intérêt à se serrer les coudes et à revoir totalement les termes du partenariat passé avec Pékin. Malgré le rapport de force trop déséquilibré entre les deux parties.
 
«Les Africains doivent faire comprendre aux Chinois qu’ils peuvent aller voir ailleurs si les conditions ne les satisfont pas. Qu’il faut des contrats mieux équilibrés notamment en matière de main d’œuvre pour que cela bénéficie aux populations locales. Que ces contrats doivent intégrer des transferts de technologie comme les Chinois le font eux-mêmes avec les Européens».
 
Julien Wagner note que Pékin est un adepte du rapport de force dans un sens comme dans l’autre. C’est-à-dire que si on lui résiste, Pékin saura négocier. D’autant plus, ajoute-t-il, que la Chine s’est installée en Afrique pour très longtemps et qu’elle va continuer à étendre son emprise sur le continent.
 
«Ils ne vont pas lâcher le morceau. Ils vont continuer à prendre des parts de marché aux Occidentaux et à faire de ce continent leur terrain de jeu. Les Africains peuvent s’en servir comme d’un levier de développement, mais aujourd’hui, on voit bien que ce n’est pas le partenariat gagnant-gagnant promis par les Chinois». 
 
C’est donc aux Africains de prendre en main leur destin en s’industrialisant. En apportant de la valeur ajoutée à leurs industries extractives. Sinon, la venue de la Chine risque d’être le prolongement du colonialisme européen tant décrié sur le continent, conclut Julien Wagner.

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