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Les leçons d’une pandémie : 2020-2050 : le monde qui vient

31 janvier 2021 : l’année 2020 apparaîtra aux historiens du futur comme un tournant majeur dans notre Histoire. La pandémie de covid-19 a amplifié le décrochage de l’Union européenne face aux pays riverains de la mer de Chine. Mais à terme, c’est l’Afrique subsaharienne qui pourrait redessiner les contours de l’humanité du fait d’une fécondité hors-normes (27% des naissances mondiales en 2019).

Nous sommes arrivés à la fin des « Deux-Cents Glorieuses », deux siècles qui ont vu la planète accomplir un bond sans précédent en économie comme en démographie. La population mondiale a été multipliée par 10 depuis 1800 mais la croissance démographique est terminée et le nombre d’humains va décroître dès avant la fin du XXIe siècle selon toutes les projections de l’ONU (note).

N’en déplaise à nos gouvernants qui espèrent résorber la dette publique avec le « retour de la croissance », c’en est sans doute aussi fini avec la croissance économique échevelée qui a permis à l’Occident puis aux pays riverains de la mer de Chine d’accomplir leur révolution industrielle. Les taux de croissance de 4% et davantage seront désormais hors de notre portée, du fait que nos populations vont vieillir et se montrer plus soucieuses de thésauriser que d’investir. À quoi pourrait ressembler l’avenir qui se profile ? C’est ce à quoi nous réfléchissons ci-après. 

L’Europe hors-jeu

La pandémie de covid-19 a mis à nu les faiblesses des États européens et l’impuissance des instances communautaires. C’est manifeste en ce qui concerne la France, hier encore à la pointe de l’innovation, tant dans la littérature et les arts que dans les sciences et les techniques. Le pays de Pasteur, Eiffel et Clemenceau s’est montré incapable de s’approvisionner en masques aussi bien que de concevoir, produire et distribuer des vaccins.

À la remorque des États-Unis et de la Chine pour les vaccins et même les masques, l’Union européenne a seulement su « faire tourner la planche à billets » en permettant à la Banque centrale européenne de racheter les dettes des États auprès des banques et de restituer l’argent aux États. Au sein de la zone euro, le fossé s’est encore élargi entre l’ancienne zone mark et les « pays du Club Med » – dont la France -, les premiers s’en sortant plutôt moins mal que les seconds.

L’union fait la force, a-t-on coutume de dire. Oui, à condition que tout le monde tire dans la même direction. C’est tout le contraire avec l’Union européenne. Les Français n’ont d’yeux que pour l’Afrique. Les Polonais sont prêts à tous les accommodements avec Washington pour être protégés de Moscou. Les Suédois rétablissent le service militaire dans la crainte de l’ogre russe. Les Allemands ne veulent se fâcher avec personne et surtout pas avec les Russes dont ils convoitent le gaz naturel. Mais ils doivent composer aussi avec les Américains qui menacent d’étrangler les entreprises qui participeraient à la construction du gazoduc russe. Enfin, les Européens se révèlent impuissants face aux agressions du président turc dans la mer Égée, en Libye et dans le Caucase, en Arménie.

Pourtant, nous restons confusément attachés à notre vision eurocentrée du monde, héritée de l’époque pas si lointaine où les Européens dominaient et éblouissaient la planète par leurs succès scientifiques, industriels, culturels et aussi militaires, jusqu’à représenter plus de 25% de l’humanité (8% aujourd’hui). Nous persistons à croire que le reste du monde nous admire et compte sur nos humanitaires et nos french doctors pour le sortir de la peine et de la pauvreté, comme au bon vieux temps des colonies, quand les disciples de Jules Ferry s’en allaient « civiliser les races inférieures ».

Quand la Chine s’éveillera…

La réalité n’est plus celle-là. Le monde n’a plus besoin d’Europe et si elle venait à disparaître, les 92% restants de l’humanité s’en apercevraient à peine ! Le Moyen-Orient et l’Afrique gèrent leurs affaires sans elle. C’est avec les Chinois que traitent les Africains. C’est avec les États-Unis et entre eux que discutent Israël et les Arabes. C’est entre les Russes et les Turcs que se règle le sort de l’Arménie.

Vu de Pékin, d’Ankara, de Kampala ou de Moscou, la démocratie à l’occidentale ne fait plus rêver tant est grand le désordre européen, pour ne rien dire du désordre étasunien. L’Asie produit désormais plus de la moitié de la richesse mondiale et les riverains de la mer de Chine savourent l’efficacité supérieure de leurs systèmes socio-politiques face à la pandémie, que ces systèmes soient autoritaires (Vietnam, Chine) ou démocratiques (Corée, Taiwan, Japon). Les Chinois ont construit en 2020 avec leurs voisins du Pacifique une « sphère de coprospérité » qui les rend autosuffisants. C’est le Partenariat régional économique global. Cela explique l’âpreté des Allemands qui veulent pouvoir encore écouler leurs voitures et leurs machines-outils aux États-Unis et en Chine et sont prêts pour cela à tous les compromis sur le dos de leurs partenaires européens.

Au demeurant, il faut nous en réjouir, ce monde est aujourd’hui globalement paisible. Les répressions de masse affectent moins de 1% de la population mondiale (Ouïghours, Corée du nord, Birmanie) et, depuis le début du XXIe siècle, les guerres font moins de victimes que jamais ! En Afghanistan, Irak, Syrie, Éthiopie, Arménie… quelques milliers de personnes sont mortes en 2020 du fait de conflits armés. Ces morts violentes sont certes scandaleuses. Mais que dire des dizaines de milliers de personnes victimes de la criminalité mafieuse dans certains pays latino-américains ? La guerre en Afghanistan (37 millions d’habitants) a fait près de 5 000 victimes en 2020 et la criminalité au Mexique (126 millions d’habitants) 35 000. Autrement dit, un Mexicain a deux fois plus de risques d’être tué qu’un Afghan. Nous avons désormais moins à craindre des guerres conventionnelles que de l’effondrement des structures étatiques, jusque dans les banlieues françaises.

Vieux monde, jeune Afrique

Ce nouvel équilibre est appelé à durer une ou deux générations, jusqu’à la fin du siècle mais pas au-delà. C’est ce que nous disent les projections des Nations Unies. Depuis cinquante ans, la fécondité est en forte baisse dans tous les pays du monde sauf essentiellement en Afrique noire.

Les pays de la mer de Chine et les pays occidentaux s’orientent vers un indicateur conjoncturel de fécondité de 1 à 1,5 enfant par femme (0,98 en Corée en 2018), très loin du seuil de 2,1 indispensable au simple renouvellement de la population. Fait aggravant, cet indicateur conjoncturel – ou indice – de fécondité a encore chuté sous l’effet de la pandémie, beaucoup de jeunes couples ayant renoncé à leurs projets d’enfantement par contrainte ou par peur. Or, un indice de fécondité d’1 enfant par femme donne deux fois moins de naissances au bout d’une génération, trente ans environ. C’est du jamais vu dans l’histoire de l’humanité. Avec des conséquences qui dépassent l’entendement.

Les Chinoises avaient en moyenne en 1970 près de 6 enfants. Elles n’en ont plus aujourd’hui que 1,68. De ce fait, la Chine verra sa population baisser avant 2030. Elle tombera de 1,4 milliard d’habitants à 1 milliard à la fin du siècle, avec une forte prépondérance de vieillards et, fait aggravant, de vieillards de sexe mâle. Car la Chine, comme l’Inde et quelques autres pays asiatiques, pratique l’avortement préventif des fillettes indésirables, de sorte qu’à la naissance, on a 118 garçons pour seulement 100 filles au lieu de 105 à 106 garçons au naturel. Cette violence sexiste augure mal de l’avenir. Avec une population toujours plus vieille et déclinante, déséquilibrée du point de vue des sexes, il est inconcevable que la Chine puisse longtemps poursuivre sa croissance économique. Au mieux, elle est appelée à entrer dans une interminable somnolence, comme le Japon depuis 1989.

L’Union européenne n’est pas mieux armée avec ses 450 millions d’habitants et 1,56 enfants par femme en 2019. Sa population native, issue du ferment indo-européen arrivé il y a 5000 ans, sera, sauf surprise, divisée par deux d’ici la fin du siècle. Cela vaut aussi pour la France, où l’indicateur conjoncturel de fécondité d’avant-covid (1,82 enfant par femme) est majoré par la natalité plutôt élevée des populations venues d’Afrique au cours du dernier demi-siècle.

Aussi sûr que 2 et 2 font 4, l’Italie, qui a une fécondité déjà proche de 1 enfant par femme, passera de 400 000 naissances en 2020 à 200 000 naissances dans 30 ans, quand les bébés d’aujourd’hui engendreront à leur tour, et à 100 000 naissances dans 60 ans, en 2080, quand viendra le tour des petits-enfants. À cette échéance, les 400 000 bébés d’aujourd’hui amorceront leur entrée dans le grand âge et il y aura au moins quatre fois plus d’Italiens de plus de 60 ans que de jeunes de moins de 20 ans au lieu de deux pour un aujourd’hui. À moins d’un doublement ou triplement du nombre annuel de naissances à très brève échéance, le peuple qui a donné le jour à Michel-Ange et Raphaël aura alors disparu !

C’est tout le contraire que l’on observe en Afrique subsaharienne, où la fécondité ne diminue que lentement, de 7 enfants par femme en 1975 à 4,7 aujourd’hui (avec une pointe à 6,9 au Niger). La pandémie de covid-19 a peu affecté la population africaine du fait de sa grande jeunesse (3% de gens de plus de 65 ans) mais elle a ravagé l’économie subsaharienne. Au contraire des populations riches, les Africains, confiants en l’avenir, ont réagi à la catastrophe par un rebond de la natalité.

D’un milliard en 2019 (sur 7,7 milliards d’humains), la population subsaharienne pourrait atteindre 3,8 milliards en 2100 (sur 10,9 milliards d’humains). En 1900, il y avait cinq à six fois plus de « blancs » européens que de « noirs » africains (voir la carte ci-dessus). Il y en aujourd’hui un pour un. En 2100, à moins d’un effondrement improbable de la fécondité africaine, les seconds seront environ huit plus nombreux que les premiers.

En 2100, l’Union européenne (moins de 100 habitants/km2 sur 4 millions de km2) fera figure de continent à moitié vide à côté de l’Afrique subsaharienne (près de 200 habitants/km2 sur 22 millions de km2). Autant dire qu’il lui sera difficile d’échapper à une poussée migratoire massive. On constate d’ores et déjà les difficultés d’assimilation des nouveaux arrivants en France. Ces difficultés ne feront que croître du fait qu’il y aura de moins en moins de jeunes natifs pour transmettre les codes sociaux et la langue du pays d’accueil. Entre les soins de santé de vieillards toujours plus nombreux et l’assistance aux familles d’immigrants en mal d’intégration, les ressources à la disposition des jeunes ménages se réduiront comme peau de chagrin et il sera illusoire de maintenir notre bien-être et nos valeurs, sauf à imaginer un choc quasi-révolutionnaire comme l’Histoire en offre (rarement) la surprise (note).

Épilogue

Sauf en Afrique noire et chez quelques populations marginales, prolonger la vie est devenu plus important que la transmettre. Face à la pandémie de covid-19, les Églises elles-mêmes sont demeurées muettes. Elles ont manqué à leur mission qui est de donner du sens à la vie et d’apprivoiser la mort. C’est pour cela que nous débordons d’attentions pour les têtes chenues jusqu’à en priver les bébés à naître. C’est pour cela que nous organisons nos existences autour de satisfactions fugaces et de consommations ineptes, mon iphone, mon SUV, mon home cinema, etc.

Le XVIIIe siècle a été celui de la France, le XIXe de l’Angleterre, le XXe des États-Unis. Le XXIe sera celui de la Chine mais en définitive, c’est l’Afrique noire qui est appelée à tirer son épingle du jeu, malgré ou grâce à ses handicaps.

Au XXIIe siècle, au terme d’une expansion entamée il y a 5000 ans quelque part entre le Mont Cameroun et le delta du Niger, les peuples noirs constitueront près de 40% de l’humanité et bien plus de la moitié des naissances, une prépondérance jamais observée à ce jour dans aucun groupe humain. Réfractaires à l’american way of life et au productivisme occidental, il leur reviendra peut-être d’inventer un nouveau monde, plus sobre et plus durable que le nôtre. Les tensions racialistes de 2020 (Black Lives Matter) reflètent ce sentiment diffus du basculement à venir (note).

André Larané

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