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Les rayures du zèbre à haut potentiel

Il y a 30 ans cet enfant, parce qu’il en était un, est arrivé dans une classe dont je m’occupais. Quelque peu turbulent, animateur de la cour de récré, pas toujours très assidu, il faisait rire la galerie. Je ne sais plus très bien comment je réagissais à ces facéties à l’époque, mais, avec du recul, je me suis retrouvé en lui, il m’a renvoyé l’image du gamin désinvolte que j’étais à son âge, un enfant « sage » malicieux. Il était à haut potentiel, nous ne nous en sommes pas aperçus et moi-même ne le suis pas. À l’époque, on ne diagnostiquait pas comme aujourd’hui. On s’entendait lancer des « tu ne feras jamais rien de bon de ta vie », les « tu crois que c’est ainsi que tu réussiras », les « tu n’es qu’un fainéant », les « il ne sera pas capable de suivre les cours à l’université ».

Aujourd’hui, il nous écrit…

Un jour, le diagnostic est tombé… !

C’était il y a quelques années. Je devais savoir. Pas que j’aime être catalogué, dans une petite case, et une étiquette sur le front. Mais j’en avais besoin. De comprendre pourquoi j’avais des rayures sur la peau et des cicatrices en noir et blanc dans le cerveau. Alors, j’ai pris mon courage. J’ai passé les tests, j’ai fait ce qu’il faut. Et les mots sont tombés…

J’étais assis, derrière le bureau. Elle m’a dit. Vous êtes haut Potentiel. Moi, je me suis mis à rire. J’ai dit en blaguant. Le seul potentiel que j’ai, c’est de faire du sarcasme sur les politiciens, hein. Mais elle ne riait pas. Elle a simplement répondu. C’est un fait, c’est comme ça. Haut Potentiel. Surdoué. Mais cela ne m’a pas empêché d’être « moyen » à l’école, sans aucune volonté d’être premier. Je suis surdoué. Pour avoir été un si grand dérangeur au collège et même à l’université. Surdoué. J’étais un vilain petit dérangeur (petit fou, « toujours le même », doit changer, scorpion…), on voulait me traîner chez le psychologue parce que l’on ne savait plus quoi faire de moi. Voilà. Le verdict était là à présent. Surdoué. Bref… Je m’ennuyais à l’école !

139 de QI. Pour m’érafler un peu plus le cœur, à chaque injustice dans ce monde. Haut Potentiel donc. HP. Ces deux lettres qui ressemblent à Hôpital Psychiatre ou Harry Potter. Sur Internet, on nous appelle les Zèbres. Pourquoi cet animal ? Je n’en sais rien. Enfin, si je sais, mais je n’aime pas ce surnom. Je préfère être un Caméléon… Non, pas l’autre-là, mais celui qui se fond dans la masse, qui change de peau, de visage, quand il veut, comme il peut. Je n’aime pas faire partie d’un troupeau, mais je sais que c’est parfois rassurant. Je parle rarement de tout cela. Déjà qu’être hypersensible n’est pas simple à gérer. Et puis, j’ai peur des effets de mode. Des personnes qui s’autodiagnostiquent. Sans rien connaître à la souffrance, derrière. Comme si c’était cool d’être atypique. Hashtag Zèbre. Hashtag Je Suis Différent. Hashtag Regardez-Moi Comme Je Ne Suis Pas Comme Vous. Alors, je n’en parle pas, ou peu. Très peu. Ce n’est pas mon métier.

Et puis, je camoufle mes rayures de zèbre sous ma peau. Homme Zèbre… Les rayures, même quand elles finissent par s’effacer à force de camouflages, elles sont là, comme des scarifications invisibles. Parfois, j’en croise un.e qui me ressemble un peu, mais, pas tout à fait non plus. On se regarde, on se reconnaît. Si si, on se reconnaît. Chacun ses zébrures, ses particularités. Généralement, on ne se dit rien. Mais on sait.

Nous avons trois zèbres chez nos enfants, le grand avec un vrai test passé, les petites non testées, mais tellement ressemblantes à leur frère. Zèbre parce que ça ressemble à un cheval, mais que ça n’en est pas tout à fait un et que les rayures du zèbre lui permettent de se camoufler. Le savoir jeune permet de mieux comprendre. De mieux se comprendre. Et de mieux accompagner. Mais cette hypersensibilité reste à la fois richesse et souffrance… Plus une richesse qu’une souffrance !

À la lecture de ce moment de vie ainsi libellé, je ne peux que penser à nouveau aux mots déclic et oser dont parfois, je le reconnais, j’abuse. D’ailleurs, cela ne passe pas toujours, surtout chez les collègues.

Un jour peut-être nous, enseignants, comprendrons que le déclic peut arriver bien tard dans le cursus scolaire et que porter des jugements hâtifs peut s’avérer être négatifs pour un enfant…

Même le « je n’ai que trois élèves capables de suivre les cours à l’université » lancé en début de terminale peut se révéler faux ! À la destruction, je préfère la construction !

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