Etats d'âme

Délation, le retour ?

Une société dans laquelle la délation est la règle, où chacun est tenu de surveiller son voisin, et où la confiance perd toutes ses lettres de noblesse est intolérable. Ce modèle fut porté à son paroxysme par l’URSS qui, dès les années 20, prit le parti de punir d’emprisonnement la non-dénonciation des crimes politiques. La délation devenait, dès lors, une obligation légale – présentée comme un devoir moral. 

Petit tour de l’histoire

Les Grecs de l’Antiquité encourageaient la vigilance démocratique. Ils accordaient donc une très grande importance à la délation, considérant que la collectivité dans son ensemble était concernée par les crimes et les délits. Platon parlait, notamment, d’impiété : « Si quelqu’un se rend coupable d’impiété, soit en parole, soit en action, celui qui se trouvera présent le dénoncera aux magistrats pour le faire punir. » Les lois de l’époque étaient cependant modérées : les citoyens avaient le droit – ce qui était déjà beaucoup – de porter une accusation publique pour une infraction dont ils n’étaient pas eux-mêmes la victime. Et ils étaient récompensés en cas de victoire.

Dans « De l’Esprit des lois », Montesquieu parle de la dénonciation à Rome en ces termes : « Cela était établi selon l’esprit de la république, où chaque citoyen doit avoir pour le bien public un zèle sans bornes ; où chaque citoyen est censé tenir tous les droits de la patrie dans ses mains. »

Sous l’Ancien Régime, on parle d’indicateurs tout en précisant que la délation citoyenne spontanée est condamnable.

La Révolution française marque une nouvelle rupture : la dénonciation des contre-révolutionnaires, mais plus généralement des crimes, est vivement encouragée en tant que geste citoyen.

Au XIX°, l’approche libérale de Benjamin Constant fait que la non-dénonciation n’est plus sanctionnée à l’exception, notamment, des crimes contre la sécurité de l’Etat.La dénonciation potentielle doit demeurer une décision éthique, prise par l’individu dans l’intimité de sa conscience.

La seconde moitié du XXe siècle marque, en France principalement, un retour de l’incitation, voire de l’obligation, de dénonciation avec le régime de Vichy.

De nos jours, c’est parce qu’un acte lèse l’intégrité du corps d’un tiers qu’il doit être dénoncé.

Dénoncer, c’est porter atteinte à un individu qui, au fond, ne m’a rien fait directement. De quel droit puis-je infléchir ainsi le cours de son existence ? La réponse tient peut-être surtout à l’intention qui me décide à agir : dénoncer quelqu’un pour lui nuire à lui, pour se venger (par exemple, dire à la police que mon voisin que je déteste cultive du cannabis, même si cette culture n’a rien à voir dans mon aversion pour lui), n’est pas la même chose que de dénoncer un crime qui remet en cause la loi, sans vouloir nuire à celui qui l’a commis

La distinction est pourtant fragile, car nos intentions ne sont jamais claires : sous les atours du devoir civique rempli, ne suis-je pas en train de nourrir mon propre narcissisme, de me rêver en héraut de la loi – ou de satisfaire, de manière détournée, une pulsion de violence ? À ces questions, le droit est incapable de répondre. Il peut seulement laisser à chacun la possibilité de décider en son âme et conscience.

Extraits – Danièle Lochak (juriste) – « La dénonciation, stade suprême ou perversion de la démocratie ? »

Les fêtes de fin d’année sont consacrées aux réjouissances, espérons, en ces temps de libertés réduites, qu’elles ne soient pas traversées par de pervers délateurs !

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