Etats d'âme

Education : Montaigne, Rousseau, Condorcet et…Pennac

Montaigne

#Montaigne consacre une partie de ses Essais à l’éducation. Il y attaque les anciennes méthodes de pédagogie…

« [J]e ne veux pas qu’on emprisonne ce garçon, je ne veux pas qu’on l’abandonne à la colère et humeur mélancolique d’un furieux maître d’école ; je ne veux pas corrompre son esprit à le tenir à la gêne et au travail, à la mode des autres, quatorze ou quinze heures par jour, comme un portefaix ; ni ne trouverais bon, quand, par quelque complexion solitaire et mélancolique, on le verrait adonné d’une application trop indiscrète à l’étude des livres, qu’on la lui nourrît ; cela les rend ineptes à la conversation civile, et les détourne de meilleures occupations. […] C’est une vraie geôle de jeunesse captive. Arrivez-y sur le point de leur office ; vous n’oyez que cris, et d’enfants suppliciés, et de maîtres enivrés en leur colère. Quelle manière pour éveiller l’appétit envers leur leçon, à ces tendres âmes et craintives, de les y guider d’une trogne effroyable, les mains armées de fouets ! Inique et pernicieuse forme ! […] Combien leurs classes seraient plus décemment jonchées de fleurs et de feuillées, que de tronçons d’osier sanglants !  » (Montaigne, Essais, 1572)

Jean-Jacques Rousseau

En 1762 paraît un livre qui va bouleverser les familles : dans Émile ou De l’éducation, Jean-Jacques #Rousseau propose une nouvelle vision de l’enfance. Mais que pense-t-il de l’alphabétisation ?

« En ôtant ainsi tous les devoirs des enfants, j’ôte les instruments de leur plus grande misère, savoir les livres. La lecture est le fléau de l’enfance, et presque la seule occupation qu’on lui sait donner. À peine à douze ans Émile saura-t-il ce que c’est qu’un livre. Mais il faut bien au moins, dira-t-on, qu’il sache lire. J’en conviens : il faut qu’il sache lire quand la lecture lui est utile ; jusqu’alors elle n’est bonne qu’à l’ennuyer. […]
L’intérêt présent, voilà le grand mobile, le seul qui mène sûrement et loin. Émile reçoit quelquefois de son père, de sa mère, de ses parents, de ses amis, des billets d’invitation pour un dîner, pour une promenade, pour une partie sur l’eau, pour voir quelque fête publique. Ces billets sont courts, clairs, nets, bien écrits. Il faut trouver quelqu’un qui les lui lise […] on voudrait essayer de les déchiffrer ; on trouve tantôt de l’aide et tantôt des refus. On s’évertue, on déchiffre enfin la moitié d’un billet : il s’agit d’aller demain manger de la crème… on ne sait où ni avec qui… Combien on fait d’efforts pour lire le reste ! Je ne crois pas qu’Émile ait besoin du bureau. Parlerai-je à présent de l’écriture ? Non, j’ai honte de m’amuser à ces niaiseries dans un traité de l’éducation »
(Jean-Jacques Rousseau, Émile ou De l’éducation, 1762).

Condorcet

L’analphabétisme ? La première cause d’inégalité

C’est #Condorcet qui, le premier, imagina une école publique. Voici un extrait de ses Cinq mémoires sur l’instruction publique de 1791 :

« L’instruction publique est un devoir de la société à l’égard des citoyens.
Vainement aurait-on déclaré que les hommes ont tous les mêmes droits ; vainement les lois auraient-elles respecté ce premier principe de l’éternelle justice, si l’inégalité dans les facultés morales empêchait le plus grand nombre de jouir de ces droits dans toute leur étendue. […] Cette obligation consiste à ne laisser subsister aucune inégalité qui entraîne de dépendance. Il est impossible qu’une instruction même égale n’augmente pas la supériorité de ceux que la nature a favorisés d’une organisation plus heureuse.
Mais il suffit au maintien de l’égalité des droits que cette supériorité n’entraîne pas de dépendance réelle, et que chacun soit assez instruit pour exercer par lui-même et sans se soumettre aveuglément à la raison d’autrui, ceux dont la loi lui a garanti la jouissance.
Ainsi, par exemple, celui qui ne sait pas écrire, et qui ignore l’arithmétique, dépend réellement de l’homme plus instruit, auquel il est sans cesse obligé de recourir. Il n’est pas l’égal de ceux à qui l’éducation a donné ces connaissances ; il ne peut pas exercer les mêmes droits avec la même étendue et la même indépendance »
(Nicolas de Condorcet, Cinq mémoires sur l’instruction publique, 1791).

Pennac

La pierre philosophale

Dans Comme un roman, Daniel #Pennac se remémore avec quel enthousiasme il a appris à lire…

« Que tous ces bâtons, ces boucles, ces ronds et ces petits ponts assemblés fissent des lettres, c’était beau ! Et ces lettres ensemble, des syllabes, et ces syllabes, bout à bout, des mots, il n’en revenait pas. Et que certains de ces mots lui fussent si familiers, c’était magique !
Maman, par exemple, maman, trois petits ponts, un rond, une boucle, trois autres petits ponts, un deuxième rond, une autre boucle, et deux derniers petits ponts, résultat : maman. Comment se remettre de cet émerveillement ? […]
Langue tirée, doigts gourds et poignet soudé… petits ponts, bâtonnets, boucles, ronds et petits ponts… il est à cent lieues de maman, à présent, plongé dans cette solitude étrange qu’on appelle l’effort, entouré de toutes ces autres solitudes à langues tirées… et voici l’assemblage des premières lettres… lignes de « a »… lignes de « m »… lignes de « t »… (pas commode, le « t  » , avec cette barre transversale, mais du gâteau comparé à la double révolution du « f », à l’incroyable embrouillamini d’où émerge la boucle du « k »…), toutes difficultés, pourtant, vaincues pas à pas… au point qu’aimantées les unes par les autres, les lettres finissent par s’agréger d’elles-mêmes en syllabes… lignes de « ma »… lignes de « pa »… et que les syllabes à leur tour…
Bref, un beau matin, ou un après-midi, oreilles bourdonnant encore du tumulte de cantine, il assiste à l’éclosion silencieuse du mot sur la feuille blanche, là, devant lui : maman.
Il l’avait déjà vu, au tableau, bien sûr, reconnu plusieurs fois, mais là, sous ses yeux, écrit de si propres doigts…
D’une voix d’abord incertaine, il ânonne les deux syllabes, séparément : « Ma-man. »
Et, tout à coup :
– maman !
Ce cri de joie célèbre l’aboutissement du plus gigantesque voyage intellectuel qui se puisse concevoir, une sorte de premier pas sur la lune, le passage de l’arbitraire graphique le plus total à la signification la plus chargée d’émotion ! Des petits ponts, des boucles, des ronds… et… maman ! […]
La pierre philosophale.
Ni plus, ni moins.
Il vient de découvrir la pierre philosophale »
.

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