On refait l'histoire

De l’orthographe à l’orthoGRAVE !

L’orthographe (du grec orthos, droit, et graphein, écrire) désigne l’ensemble des règles qui régissent l’écriture.

À quoi sert l’orthographe ?

C’est un code qui permet à chacun de se faire aisément comprendre d’autrui (de la même façon que le code de la route permet à chacun de circuler avec un minimum de gêne et de danger).

Des esprits forts la remettent aujourd’hui en question en arguant de ce que les adeptes des SMS et autres textos arrivent à communiquer entre eux sans s’en soucier. Cela est vrai mais c’est au prix d’un déchiffrage long et pénible, comme au Moyen Âge quand l’écriture n’était pas codifiée : on devait alors lire lentement et en bougeant les lèvres. La lecture rapide et silencieuse était le privilège d’une poignée de clercs très érudits et eux seuls étaient en mesure d’accéder de cette façon à la connaissance (philosophie, sciences…).

De fait, c’est la codification de l’écriture au XVIIe siècle par #Vaugelas qui permit la diffusion de la lecture rapide au-delà du cercle des érudits. Et au XIXe siècle, la fixation des règles orthographiques alla de pair avec l’alphabétisation et la lecture de masse, ces trois phénomènes étant étroitement corrélés.

Régression

On peut craindre que la régression de la lecture et la montée de l’illettrisme n’aillent également de pair aujourd’hui avec l’abandon de l’orthographe… Cela pourrait signifier le retour à une forme de Moyen Âge : des masses incultes dominées par une poignée de possédants et de clercs.

À cela, ajoutons que l’orthographe est une forme d’ascèse. Son apprentissage passe par la pratique intensive de la lecture, ce qui suppose d’être capable de se concentrer sur un livre de bout en bout.

Elle requiert aussi d’écrire en faisant attention aux mots. La concentration (lecture) et l’attention (écriture) sont deux qualités de base dans toutes les professions un tant soit peu qualifiées. Autant dire que l’acquisition d’un bon métier peut être grandement facilitée par la maîtrise de l’orthographe.

Notons tout de même que personne n’est à l’abri des fautes d’orthographe, même pas les écrivains réputés !…

Quelques coquilles de chevronnés (Etude de Julien Colliat)

Écrire sans faute est une règle de savoir-vivre et le signe de distinction par excellence… Jusque dans les circonstances les plus insolites… C’est ainsi que le marquis de Favras, condamné à mort en 1790, répondit au greffier qui lui transmit la sentence : « Vous avez fait trois fautes d’orthographe » !

On serait cependant étonné d’apprendre que jusqu’au XVIIIe siècle, deux orthographes cohabitaient : celle utilisée par les imprimeurs et celle réservée à la correspondance privée, beaucoup plus souple, à l’instar de nos SMS. On peut lire par exemple dans une lettre du grand Voltaire : « Mon cher philosofe (…), je m’imagine que le termomètre de votre apartement est comme le mien, tout près de l’eau bouillante ».

Bonnet d’âne pour les écrivains (pas tous)

Notre langue contient tellement de pièges (lettres doubles ou muettes, accents, pluriels irréguliers, traits d’unions…) que nul n’est à l’abri d’une erreur. Y compris les monuments de la littérature. Des fautes d’orthographe ou d’accord se sont ainsi glissées dans La Chartreuse de Parme, Vingt ans après, Du côté de chez Swann ou Alcools. Dans le texte original de Voyage au bout de la nuit, Céline oublia un accent dans cette phrase devenue culte : « L’amour c’est l’infini mis a la portée des caniches ».

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les écrivains ne brillent pas nécessairement en matière d’orthographe. À la fameuse dictée que proposa Prosper Mérimée à la cour de Napoléon III en 1857, Octave Feuillet et Alexandre Dumas fils commirent respectivement 19 et 24 fautes, tandis que l’ambassadeur d’Autriche, le vieux prince de Metternich (84 ans), réalisa le meilleur score de tous les convives avec seulement trois erreurs.

Il y a quelques années, Anne Boquel et Étienne Kern firent paraître aux éditions Payot, Les plus jolies fautes de français de nos grands écrivains, ouvrage pour lequel ils se plongèrent dans les manuscrits originaux et les correspondances. On y découvre quantité d’exemples, de Lamartine à Anouilh en passant par Zola, Cocteau ou même Jules Verne. Ce dernier, décrivant la capitale après le coup d’État de 1851, écrivit ainsi à sa famille : « Les maisons sont criblées de bal ! ». La palme en la matière revient certainement à Honoré de Balzac dont la liste de fautes d’orthographe pourrait remplir un recueil entier.

Si Flaubert préférait sacrifier la grammaire pour la beauté du style, des écrivains prestigieux se sont illustrés par leurs lacunes en conjugaison et ont forgé quelques barbarismes. Citons à cet égard Victor Hugo qui écrivit dans Dieu : « Jusqu’à ce qu’il s’en aille en cendre et se dissoude. » De même Balzac, dans L’interdiction : « Quelle joie de voir une pervenche poindant sous la neige ! »

Fautes volontaires et licences poétiques

Certaines fautes peuvent nous faire sourire, à l’instar de celle de Maupassant dans La Patronne : « (…) j’entrai dans une brasserie où j’absorbai deux tasses de café et quatre ou cinq petits vers pour me donner du courage ». De même, des auteurs ont parfois recours à une faute d’orthographe pour s’honorer d’un trait d’esprit. C’est le cas de Louis-Ferdinand Céline qui s’apprêtant à visiter l’Autriche en 1933, fit une discrète allusion au nazisme dans une de ses lettres : « Enfin je vais connaître les environs de Vienne et on va remanger de la saussisse ».

En matière d’orthographe, les poètes sont plus chanceux puisqu’ils peuvent camoufler leurs fautes ou barbarismes en invoquant une licence poétique. Dans Le cygne de Baudelaire, on peut lire ainsi : « Eau, quand pleuveras-tu ? ». Autre exemple, en 1963, Louis Aragon fit paraître son recueil de poésies, Le fou d’Elsa, lequel contient le célèbre aphorisme : « L’avenir de l’homme est la femme ». Dans cet ouvrage, le poète écrivit le participe passé du verbe « taire », « tû » au lieu de « tu ».

Parfois, l’absence d’un point ou d’une virgule peut laisser croire, à tort, à une faute d’accord, comme dans le célèbre Pont Mirabeau d’Apollinaire :
« Sous le pont Mirabeau coule la Seine
« Et nos amours,
« Faut-il qu’il m’en souvienne
« La joie venait toujours après la peine »

Les fautes qui font du buzz

En 2013, le Bled, manuel de référence en matière d’orthographe, de grammaire et de conjugaison, placarda cette affiche publicitaire dans une librairie de Dunkerque : « Bled en français, en langues, en philo pour vous accompagnez toute l’année ».

Certaines fautes d’orthographe sont même passées à la postérité. La plus célèbre est sans aucun doute celle relative à l’affaire Omar Raddad, du nom d’un jardinier accusé en 1991 du meurtre de sa patronne Ghislaine Marchal.

Le fameux « Omar m’a tuer » retrouvé en lettres de sang près du corps de la victime donna lieu à une kyrielle de détournements, y compris dans le champ politique.

Les fautes officielles

Il arrive que des fautes d’orthographe s’égarent dans des documents officiels. En 1939 fut par exemple émis un timbre représentant le cuirassé Clemenceau, orthographié « Clémenceau ».

Enfin, peu de gens le savent mais une faute d’accord figure en toutes lettres dans la Constitution de la Ve République ! Plus exactement dans l’article 16 qui établit que le chef de l’État peut, dans certaines circonstances, disposer des pleins pouvoirs (disposition qui ne sera appliquée qu’à une seule reprise, lors du putsch des généraux d’Alger en 1961). En voici le texte :

« Lorsque les institutions de la République, l’indépendance de la Nation, l’intégrité de son territoire ou l’exécution de ses engagements internationaux sont menacés d’une manière grave et immédiate et que le fonctionnement régulier des pouvoirs publics constitutionnels est interrompu, le Président de la République prend les mesures exigées par ces circonstances, après consultation officielle du Premier ministre, des Présidents des Assemblées ainsi que du Conseil constitutionnel. ».

Le mot « menacé » aurait en effet dû s’écrire « menacées » puisqu’il renvoie aux mots « indépendance », « intégrité », et « exécution », tous féminins. Cette phrase n’a jamais été modifiée ou corrigée depuis, l’article 16 ayant simplement été complété d’un alinéa en 2008… Il serait temps que le président de la République se saisisse de l’affaire et corrige l’erreur à la faveur d’un prochain référendum s’il l’on veut éviter une levée en masse des néo-féministes contre cette turpitude machiste !

Pour finir, rappelons les dernières paroles attribuées au père Dominique Bouhours, éminent grammairien du XVIIe siècle : « Je m’en vais ou je m’en vas, l’un ou l’autre se dit ou se disent ».

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