Etats d'âme

« La vie n’est pas facile, elle est belle » (1)

Photo non contractuelle

#Elle m’a demandé de prendre la plume afin de raconter son #histoire. Une histoire semblable à beaucoup d’autres ici en République démocratique du Congo. Semblable, le mot peut paraître anodin pour le commun des mortels. Ici, à la lueur des faits, il a le goût de l’intolérable. Nous sommes au XXI siècle pourtant. Depuis elle a tracé sa route, pas celle qu’une enfance semblait lui avoir tracée, mais la sienne. Elle est devenue femme.

Se raconter n’est pas facile, que dire alors lorsqu’il s’agit de raconter l’autre, de trouver les mots justes, les expressions adéquates surtout quand il s’agit de retranscrire la vie d’une personne n’ayant pas la même culture que la vôtre.

Une certaine chance ?

« Je ne me plains pourtant pas, j’aurais pu me retrouver dans la rue à attendre la mort… ». Ce sont ses premières paroles alors que je m’apprête à prendre des notes. Je suis l’auteur, elle est le personnage central de cet ouvrage. Attendre la mort comme les shegués qu’on peut voir le long des routes qui mendient pour survivre et pour lesquels un funeste destin est déjà tracé.

Elle ne connait pas précisément son âge

« Je suis née dans les années 90 à Kolwezi, du moins c’est ce que l’on m’a dit ». Les mots sont durs, incompréhensibles pour l’Occidental que je suis. Comment peut-on naître et ne pas exister ? Elle ne connait pas son père, elle a cherché à le savoir, mais s’est heurtée au silence de ses proches. Une façon de la préserver, de la protéger ? Elle reste évasive sur ce point. Elle n’ajoutera qu’un tout est possible au Congo alors que je lui pose la question de ce non acte officiel de naissance !

Une naissance sans attestation, cela m’est difficile à comprendre. Le tout est possible au Congo me revient déjà à l’esprit. Cela aura d’ailleurs une légère répercussion plus tard.  Le « maman avait 15 ans quand elle m’a mise au monde » résonne encore à mes oreilles et augure d’une enfance et d’une jeunesse difficiles. Ballotée entre Kolwezi et Lubumbashi, partagée entre sa grand-mère, des tantes, des cousines pour rejoindre et parfois quitter sa maman à plusieurs reprises, le résumé est bref, mais n’a rien d’exceptionnel quand on connaît les valeurs de la famille africaine. Le chahut de cette enfance va, pourtant, lui forger le caractère. C’est du moins ce qu’elle m’a dit lorsque nous nous sommes rencontrés. Ballotée, parce que sa maman était trop jeune pour s’en occuper, parce qu’elle devait se débrouiller pour trouver de l’argent, parce que son nouveau compagnon ne voulait pas de cet enfant…

Elle grandit

Chez une tante, alors qu’elle n’a que 9 ans, elle subira même une tentative de viol de la part d’un cousin lointain ; elle n’aura son salut que grâce à une bouteille et un couteau. L’homme sera recherché, mais restera introuvable. Ces faits, elle en parlera à sa mère bien plus tard… Elle baisse les yeux en se souvenant, sa voix est moins assurée, son regard s’affaisse, se sentirait-elle coupable de ce qui lui est arrivé ? Je n’ai pas le temps de lui poser la question qu’elle me répond qu’elle a pensé sur le moment à se venger des garçons, des hommes pendant le reste de sa vie.

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A dix ans, alors qu’elle va enfin pouvoir fréquenter l’école, un accident domestique l’en prive ; une casserole d’eau bouillante lui brûle une parte des jambes. Il lui faudra près d’un an avant de pouvoir remarcher correctement. Elle me parle de ce fait comme d’une piqure de moustique n’engendrant pas le paludisme. Le recul dont elle dispose est pour le moins étonnant. Comment encore espérer quand le sort s’acharne sur soi de telle manière.

L’argent

A ma question, stupide après coup, de savoir pourquoi avoir attendu cet âge pour suivre une scolarité, elle me répond naturellement le manque d’argent.

« Maman travaillait dans les mines et essayait de grappiller quelques sous pour qu’on puisse me payer des études et comme elle ne savait pas être disponible pour moi, elle a pu compter sur la famille… » » ajoute-t-elle sans sourciller. Une fois de plus un concept, une culture difficilement acceptable et compréhensible pour moi. Elle l’a d’ailleurs senti et je m’en suis excusé. Je dois aussi apprendre à écouter et à comprendre…

« Dans les différentes familles qui m’ont accueillie, les travaux ménagers passaient avant tout, ce qui m’a valu d’être souvent en retard à l’école et donc d’être régulièrement refusées aux cours. Avec mes cousines, on a même travaillé à la fabrication de briques en nous levant tous les jours à 5 h du matin ; une brique nous rapportait 150 FC. On vendait de l’eau et des oignons aussi. Quand maman a appris que l’argent qu’elle envoyait pour mes études ne servait pas à cela, alors que mon rêve était d’étudier, elle m’a changé de famille ». Les souvenirs s’enchaînent, ma prise de note s’emballe. Je me sens comme une dactylo dépassée par les mots qui fusent, j’en deviens mécanique…

La débrouille, sans doute le moteur de l’Afrique. Sans protection aucune.

Parce que trop grande pour la 5e primaire, on l’a placé en 6e. Son temps étant partagé entre les cours et les enfants de ses multiples familles d’accueil. Dans cette classe avec son cousin, cela n’allait pas trop mal jusqu’au moment où un professeur lui demanda d’être sa petite amie. Il n’en fallut pas davantage pour qu’elle quitte cet établissement. Plus tard, il lui a même été conseillé de soudoyer, corrompre les professeurs afin d’avoir les points nécessaires pour passer en classe supérieure. Sans cela, elle put néanmoins entrer en 1re secondaire.

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Ne sachant toujours pas parler français, elle dut apprendre seule en regardant des dessins animés en compagnie des enfants dont elle s’occupait. « Ils me corrigeaient ». Le cordonnier du village, aussi professeur, eut pitié d’elle et l’aida également. « Monsieur François, je m’en souviens » précise-t-elle encore.  « Il m’a appris l’alphabet et me donnait les explications en swahili. Cela m’a permis, avec les devoirs que d’autres faisaient pour moi, de passer de 1re secondaire en seconde ».

Elle marque une pause comme si elle cherchait les mots justes dans ses souvenirs. Je lui laisse le temps, je n’ai rien à dire, je ressens une profonde tristesse chez elle. Tristesse qu’elle masque sous un sourire qu’elle donne quand elle se sent en confiance. Ça aussi, elle me le confirmera plus tard. Nous en profitons pour boire un thé, toujours en silence. Son « on poursuit ? » me tire de mes pensées.

« Je n’avais pas le niveau, mais ma franchise était appréciée. Comme mon corps d’ailleurs puisqu’un professeur me demanda une nouvelle fois d’être sa petite amie. J’ai alors encore changé d’école ».

Que de remous de l’âme et de l’esprit. Comment peut-on espérer qu’un enfant puisse s’en sortir avec un parcours si chaotique ?

« Maman m’a repris à ses côtés et je me suis mise à suivre des cours de couture et d’esthétique pour ensuite travailler dans un atelier. J’ai donc ainsi commencé à gagner un peu d’argent… ».

« J’ai beaucoup prié même si au début je ne croyais pas. Avec mes amies de l’époque, fascinées que nous étions par la mode, nous avons commencé à nous promener – elles en avaient les moyens : elles rencontreraient des hommes, c’était leur façon de gagner de quoi s’habiller. Je ne l’ai pas compris de suite et quand des propositions m’ont été faites, j’ai refusé et me suis séparée de ces amitiés. C’est aussi à ce moment que j’ai juré ne plus avoir d’amies.

Ce furent les premiers souvenirs d’une enfance particulière à nos yeux, mais tristement banale en République démocratique du Congo.

Le lendemain, nous nous sommes revus et nous avons poursuivi son histoire. Je remarquai une certaine fierté non perçue le premier jour. Sans doute étais-je trop préoccupé par les questions que je devais lui poser.

« Où en étions-nous ? » me demanda-t-elle. Je n’eus pas le temps de répondre qu’elle me demanda si je n’avais pas de question sur notre premier entretien. Je repris alors mes notes et nous commencèrent à les peaufiner avec quelques précisions supplémentaires. Le détachement dont elle faisait preuve me confortait dans l’idée qu’elle était une jeune femme forte…

(A suivre…)

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