Benin

L’Afrique, continent oublié des journaux télévisés français

Un article d’Olivier Milot, journaliste, pour le magazine Télérama (juillet 2020)

Sans être ce “continent invisible” qu’évoquait Le Clézio en parlant de l’Océanie, en France, le continent africain n’occupe qu’une place réduite dans les JT et est souvent décrit en des termes misérabilistes et anxiogènes. C’est ce que révèle une passionnante étude de l’INA (Institut National de l’Audiovisuel).

La personnalité africaine à qui les journaux télévisés ont donné le plus la parole au cours des dix dernières années est morte… le 20 octobre 2011. Il s’agit de l’ancien chef d’État libyen, Mouammar #Kadhafi, qui entre 2009 et le jour de sa disparition, y est intervenu quarante-cinq fois, ce qui le situe en… 423e position du classement général des personnalités les plus médiatisées de la décennie. Et si vous n’avez jamais entendu parler de la Sud-Africaine Nkosazana Dlamini-Zuma, rien que de très normal. Celle qui dirigea la Commission de l’Union africaine pendant cinq ans (l’équivalent de notre Commission européenne) n’a eu droit qu’à cinq passages sur les chaînes françaises durant les dix dernières années. Femme et Africaine, l’invisibilité au carré.

À eux seuls, ces chiffres fournis par l’INA dans une passionnante étude sur la place de l’Afrique dans les JT sur près d’une décennie (dans les journaux du soir de TF1, France 2, France 3, Canal+, Arte et M6) en disent long sur l’effacement du continent noir. Il regroupe près de 17 % de la population mondiale, mais n’y occupe que 2 à 5 % des sujets les années creuses. Et, il faut que les conflits l’embrasent, comme en 2011, pour que sa médiatisation atteigne les 12 %. Cette année-là, l’actualité géopolitique avait été particulièrement chargée avec le soulèvement contre Mouammar Kadhafi en Libye puis les révolutions tunisienne et égyptienne.

“On constate là encore une distorsion de l’actualité. C’est un point de vue très français sur l’Afrique que portent les JT.” Marie-France Malonga, sociologue des médias

Les conflits et la géopolitique représentent d’ailleurs à eux seuls plus des deux tiers de ces sujets, concourant ainsi à donner une représentation déformée de l’Afrique. « Nous sommes dans des représentations misérabilistes et anxiogènes. On voit bien qu’une grande place est apportée à la médiatisation d’actualités concernant les guerres, les crises politiques, la famine, au détriment de la culture, la santé, l’environnement, etc. Cela donne une image d’un continent pris dans le chaos », analyse la sociologue des médias, Marie-France Malonga, dans une interview à TV5 Monde.

« Il y a une focalisation sur les pays en guerre, mais aussi sur ceux dans lesquels l’armée française intervient. On constate là encore une distorsion de l’actualité. C’est un point de vue très français sur l’Afrique que portent les JT. » Ce prisme typique de l’actualité présente aussi un autre biais : il focalise l’attention sur un nombre restreint de pays. Cinq d’entre eux : l’Égypte, la Libye, la Tunisie, le Mali et l’Algérie concentrent ainsi plus de la moitié des sujets au cours de la décennie. Et 2020 ne devrait pas infléchir la tendance.

Un résultat en trompe-l’œil

L’étude de l’INA montre également que France 2 est la chaîne qui a diffusé le plus de sujets (3 312) consacrés à l’Afrique au cours de la dernière décennie, juste devant Arte (3 169) et largement devant TF1 (2 593). Un résultat en trompe-l’œil, car si on rapporte ce chiffre à l’offre globale d’information, on constate alors qu’Arte a consacré près de 11 % du temps de ses journaux télévisés à parler de l’Afrique, quand France 2 ne lui en accordait que 5,1 %.

Les Français ne sont pas pour autant voués à ne disposer que d’une information à éclipses sur l’Afrique. Avec Radio France Internationale, TV5 Monde et France 24, ils peuvent bénéficier d’une couverture en temps réel des événements du continent africain, grâce aux rendez-vous quotidiens d’information que ces trois médias lui consacrent. Une manière moins ethnocentrée de s’informer.

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