Quand la Belgique devint Congo

Les hommes

Je les observe depuis la nuit des temps, je scrute leurs actes, j’entends leurs paroles et me pose des #questions. Cela fait des siècles que cela dure. Ils ont inventé, créé, détruit aussi. Pourquoi, comment ? L’homme est ainsi fait, capable du meilleur comme du pire. Cela est et a toujours été. Je ne les comprendrai jamais sans doute. Ce n’est pas l’envie qui me manque de changer les choses. Disons que je réfléchis et que je m’en laisse la possibilité.

Ce matin au réveil, j’ai surpris l’une de leurs conversations. Une femme et un homme qui discutaient autour d’une grande table avec plus de viande que de pain et moins d’eau que de vin. Ça parlait d’épices, d’Inde, d’argent, de promesses et de gloire. En feuilletant le grand livre de l’Homme, – ma mémoire me jouant parfois des tours -, je compris qu’il s’agissait d’Isabelle, reine d’Espagne et Christophe Colomb, navigateur à son service.

Isabelle, permettez-moi cette familiarité, souhaitait que Christophe lui ramène des épices. Christophe, quant à lui, espérait découvrir une autre route maritime… Une histoire ne manquant pas de sel me suis alors dit, sourire aux lèvres.

J’ai omis de vous dire que nous sommes en pleine #Renaissance, celle qui précède les lumières avant d’ailleurs que l’Homme ne les éteigne. Florence est devenue le centre névralgique de la Culture, Léonard de Vinci y vit entouré de ses multiples projets et de Mona Lisa – je sais, c’est quelque peu réducteur, mais nous sommes au sein d’une nouvelle. J’ose espérer que vous la prenez comme telle.

C’est aussi le moment où je me dois de remercier Gutenberg pour le fait d’avoir pensé à tout ce que j’écrivais à la main et qui m’a rendu la tâche plus facile. Merci également à An Wang, à Evelyn Berezin et compagnie. Au diable l’avarice !

Moments de découvertes, moments aussi d’interrogation pour le monde, mais aussi pour moi. Colomb vient de découvrir l’Amérique.

La jeune fille

Mon regard se porte alors sur le continent #africain, plus précisément sur une jeune fille qui travaille au champ. De temps à autre, elle se relève, scrute l’horizon à la recherche d’un je ne sais quoi qui m’interpelle. Je la suis du regard, courbée sur ce sol qu’elle foule sans doute depuis des années. Seule dans ses pensées ne sachant pas que je l’observe. Je cherche aux alentours l’endroit d’où elle pourrait venir et j’aperçois un petit village à quelques kilomètres de là. Les habitants, telles des fourmis s’attellent aux tâches quotidiennes, les enfants jouent, crient. L’objet de ma curiosité est sur le chemin du retour et attire les regards des jeunes mâles ; quolibets, sourires, gloussements l’accompagnent. Qu’a-t-elle fait pour mériter cela ? Aurait-elle refusé à maintes reprises d’être la compagne d’un d’entre eux, serait-elle l’enfant bâtard d’un autre ? Je connais l’Histoire, mais celle-là m’échappe. Étrange sensation, je suis pourtant censé tout savoir, tout connaître. Devrais-je tirer les ficelles de certaines vies afin de changer le monde ? Il est encore trop tôt, l’Homme est encore jeune. 

Je suis tiré de mes réflexions par des cris émanant du village. Un homme blanc, accompagné de soldats étrangement accoutrés, vient d’y pénétrer.

Cet étrange manège, je pense le connaître et il ne présage rien de bon. Mais qui puis-je ? Quelqu’un a fait l’Homme dans toute sa splendeur comme dans toute sa déliquescence. Rien de plus, rien de moins. Il me navre souvent. Il a paré la terre de bonnes intentions et pourtant certains y vivent l’enfer. L’un d’entre eux a même affirmé que l’enfer, c’était les autres. Imaginez !

Et voilà ce #blanc en palabres avec la communauté. On l’observe, on le touche même. Quelle étrange couleur de peau, blanche comme un coton mal lavé. Quel accoutrement doivent penser les hôtes qui eux vivent pratiquement nus. L’eau dégouline de son front qu’il ne cesse d’éponger, il baragouine un langage inconnu tout en tendant des objets l’étant tout autant. Sans compter qu’il joint quelques gestes à la parole. L’accueil est néanmoins amical parce que porté par la curiosité des uns et des autres. Les marins remettent à ces hommes des breloques et reçoivent en échange des perroquets, des pelotes de coton, des sagaies…  Les gestes ont été mieux compris que les paroles. La communauté n’a rien vu venir et pourtant de grandes embarcations flottent le long de la baie. Quelques indigènes, maintenant en confiance, sont même invités à bord. Il s’agit tout autant de les #christianiser que de les transformer en interprètes… la jeune fille fait partie du lot ; elle a tout simplement été « vendue » par son père. Je ne sais rien vous dire de plus, cette histoire m’échappe quelque peu. La mémoire me fait défaut.

Les navires lèvent l’ancre, la vie à bord reprend son cours et les quelques indigènes restent entre eux, le regard perdu. On leur tend des couvertures de fortune, de la nourriture et de l’eau. Rien de plus, rien de moins. Les couleurs s’observent sans aucun mot.

Christianiser, il en va de même pour toute autre religion, un semblant de modification douce des rituels qui, peu à peu, se transforme en une destruction des éléments de culte par des bannissements et des brutalités. Que de guerres au nom d’une religion, que de désespoir en leurs noms parce que je crois aussi, comme l’Abbé de Saint-Pierre, cité par Voltaire dans son dictionnaire philosophique, que les disputes théologiques sont à la fois la farce la plus ridicule et le fléau le plus affreux de la terre, immédiatement après la guerre, la peste, la famine et la vérole.

Le voyage se poursuit, les flots sont calmes et la vie à bord l’est tout autant. Certains membres d’équipage tentent le dialogue avec les nouveaux venus. Les prémices d’une vie de traducteurs-interprètes s’offrent à eux, mais ils ne le savent pas encore. La curiosité est à son comble, elle est le ciment qui unit ces deux peuplades aux mœurs pourtant si différentes. Il leur faudra du temps pour arriver à communiquer entre eux, mais ils en ont, le voyage est long. La couleur de leur peau donnera déjà confiance aux autres tribus rencontrées, c’est déjà ça de gagné.

Un saut dans le temps

La vie s’est écoulée, la mort aussi.

J’observe les cales de ces bateaux, l’obscurité y est totale. Deux blancs descendent avec des lanternes et partent chercher une jeune fille, elle me rappelle celle aperçue dans le village il y a des années maintenant.Tous les corps se confondent, on les entend vivre par le son des chaînes. Le capitaine a besoin que ses appartements soient tenus, ce sera dorénavant sa tâche.

Cela fait un certain temps déjà que les navires ont pris la mer. La vie à bord se fait différemment que l’on soit sur le pont ou dans les cales. Je ne dois pas vous faire de dessin, le destin s’en charge.

Kulu pendant ses rares temps regarde souvent la mer. Son infinité et sa couleur bleue l’aident à oublier ses problèmes. Mais aujourd’hui le temps s’assombrit, une tempête se prépare ! Le capitaine et les marins s’affairent sur le navire pour faire face à la tempête. Tout d’un coup on sentit le mât craquer, prêt à se briser. Le ciel s’illumina d’éclairs et fut déchiré par un fort tonnerre. La pluie commença à tomber, une forte averse ébranla le bateau. Je regardai le capitaine décidé à affronter la tempête, il n’avait de toute façon pas d’autre choix. Je l’entends encore donner des ordres aux marins pour stabiliser le bateau et lutter contre l’ouragan. Le bateau tangue au point qu’il faillit chavirer. La tempête lève des vagues qui immerger le navire. Kulu tremble de tout son corps, elle se réfugie dans un coin du bateau, elle croit à la fin. Pendant près d’une heure la tempête les ballote et plus rien. Tout finit par se calmer. Le capitaine évalue les dégâts et prend la barre pour se diriger vers la rive. Tout a été si vite.

Elle se souvient. Elle fut vendue à un certain da Silva. Ce dernier avait besoin de plus de singes pour l’une de ses nombreuses plantations de coton et il vit en la jeune fille, un physique excitant et un caractère intéressant, lui donnant directement l’envie de se la réserver.

Je sais ce qu’il s’est passé ensuite, je sais tout ce que le peuple noir a enduré depuis. J’ai donc décidé de changer l’histoire, de l’inverser plutôt, faire en sorte que l’Afrique reste le berceau de l’humanité et qu’elle s’émancipe.

2050

Nous sommes en 2050… Cela fait maintenant 30 ans que la Belgique est administrée par la République démocratique du Congo.

Trente ans ont passé, Mabanza, petit garçon curieux de tout est à l’école. Au cours d’histoire, il apprend que le Congo a colonisé la Belgique.

En rentrant chez lui, il s’empresse de poser la question à sa mère. Celle-ci est en train de préparer le repas du soir …

– Maman?
– Oui mon enfant ?
– Tu sais? Aujourd’hui à l’école, j’ai appris que le Congo avait colonisé la Belgique, est-ce réellement vrai, maman?
Marie Louise regarde son fils, elle sourit et lui dit:
– Va demander à ton grand-père, il en sait plus sur le sujet.
Assis sous le manguier qui faisait la fierté de la famille, grand-père fumait sa pipe.
– Papy, est-ce que c’est vrai que le Congo a colonisé la Belgique?
Le grand-père regarde son petit-fils, sourit, et lui demanda d’approcher. C’est qu’il en savait des choses sur le passé : une vraie bibliothèque !

Tout a commencé à Kinshasa au début 2020. L’ARA (Agence pour la Reconnaissance de l’Afrique), composée de L’Angola, du Cameroun, de la Zambie, du Rwanda et de notre pays, en leur conférence de Kin,  décida de s’approprier une partie de L’Europe. Le maréchal Kukumbuka, alors honorable président des Congolais, était l’initiateur de la rencontre. Après moult palabres, il fut attribué à chacun un pays d’Europe mal en point : la Zambie reçut L’Angleterre qui venait de sortir de l’Union européenne, L’Angola, le Portugal,  le Cameroun, la France et Le Congo, la Belgique. Sésé Séko donna mission à Mibembo, son Premier ministre, de se rendre, avec une forte délégation en Belgique afin d’y prendre ses fonctions.

Tu dois savoir que les vents ont inversé l’histoire en ces temps-là : le continent noir est devenu le centre névralgique de l’espèce humaine, tel qu’il était d’ailleurs auparavant ; le berceau de la civilisation.

Les yeux du petit garçon brillaient à l’écoute de son papy, chef coutumier du village, respecté de tous. Il avait vécu les années belges, mais jamais il ne s’en était plaint, préférant garder pour lui ces années emplies d’espoir devenues au fil du temps de cruelles désillusions.

Mais papy, pourquoi la Belgique ?

Nous avons un passé lointain et proche à la fois avec ce petit royaume et, au vu de ce qui s’y passait, nous ne pouvions les laisser sans aide. On ne peut pas vraiment parler de colonisation… Nous sommes de ceux qui ont eu des vies pénibles et travailleuses, parfois cassés et pressés d’en finir et nous ne voulions pas que cela leur arrive. Tu sais mon petit, plus d’un an sans gouvernement, une crise due à la pandémie jamais connue auparavant, cela a nui à toute la population et cette dernière était des plus mécontente ; corruptions, mensonges, promesses non tenues, problèmes tribaux linguistiques. Il a été décidé de leur apporter notre expertise dans plusieurs domaines. Nous ne pouvions laisser nos frères belges dans pareille situation.

De plus, il y a tant de richesses culturelles sur place que nos autorités ont pensé que cela servirait nos intérêts. La Belgique est ainsi devenue une nouvelle province de notre pays.

Dans le passé, une conférence a eu lieu à Berlin : les puissances européennes se sont partagé l’Afrique et Léopold II, alors Roi des Belges, est devenu « propriétaire du Congo » : il devait y interdire tout monopole, y abolir l’esclavage, protéger les Africains et les missionnaires chrétiens et favoriser la liberté de commerce et de navigation.

Afin de faire fonctionner « sa » colonie, plutôt considérée comme son entreprise commerciale et d’en exploiter les richesses naturelles, Léopold II s’est appuyé sur des mercenaires, les missions catholiques, un certain nombre d’administrateurs et de colons à sa solde, ainsi que des banquiers belges. De vastes territoires ont été concédés à des compagnies privées qui lui versaient des redevances. Pendant une vingtaine d’années, les agents territoriaux, la force publique, et les milices armées des sociétés privées, ont répandu la terreur, imposé le travail forcé, mutilé (mains ou pieds coupés) ceux qui ne respectaient pas les quotas de production … Des centaines de milliers, peut-être des millions, de Congolais sont morts, victimes – directes ou indirectes (notamment par le biais d’épidémies telles que la maladie du sommeil) – du régime mis en place par Léopold II. À l’époque, les atrocités commises au Congo ont soulevé l’indignation dans certains pays d’Europe et aux États-Unis.

Une commission internationale d’enquête a même publié un rapport accablant, mais je ne sais plus à quel moment. En 1908, Léopold II a cédé l’État libre du Congo à la Belgique qui en a fait une colonie – sans que cela modifie vraiment le régime d’exploitation. Au cours des années suivantes, le système mis en place par l’administration coloniale a bénéficié d’une forte croissance économique, grâce à la richesse du sous-sol. Les premières revendications indépendantistes se sont manifestées en 1955 et en janvier 1959, des émeutes ont éclaté dans la capitale Léopoldville (Kinshasa), provoquant le départ de nombreux Européens. Le gouvernement belge a alors fixé l’indépendance au 30 juin 1960 et organisé des élections en mai 1960… Celles-ci donnèrent la victoire au Mouvement national congolais (MNC) de Patrice Lumumba qui est devenu Premier ministre. Le 30 juin 1960, le Congo a fêté son indépendance.

On a cru que les choses allaient s’améliorer rapidement, mais ce fut le début d’une période chaotique : les violences se multipliaient, plusieurs provinces demandaient leur indépendance (Katanga, Sud-Kasaï), des forces armées se mutinaient…En décembre 1960, Patrice Lumuba fut mis en détention. Envoyé à Élisabethville (l’actuelle Lubumbashi) le 17 janvier 1961, il y fut assassiné quelques heures seulement après son arrivée. Aux yeux du gouvernement belge de 1960, Lumumba était coupable d’avoir publiquement évoqué, le jour même de l’indépendance de son pays, « l’esclavage » imposé à son peuple. Coupable également d’avoir menacé les intérêts économiques de Bruxelles, qui soutenait la sécession katangaise de Moïse Tschombé parce que celle-ci s’opposait à Lumumba et que le gouvernement belge comptait l’utiliser pour assurer son maintien au Congo.

  • Mais Papy, les Belges ne sont pas nos amis alors ? Pourquoi dis-tu qu’on a décidé de les aider ?
  • Mon fils, il y a des choses que tu comprendras plus tard. La diplomatie utilise bien des mots peu conformes à la réalité. Certains ont payé de leur liberté après avoir traité Léopold II d’assassin…
  • Comment sais-tu tout cela grand-père ?
  • Je le tiens de mon papa et lui de son papa. Nous avions aussi des amis blancs ici au pays. Ils ne sont pas tous mauvais. Du moins il ne l’était pas tous.
  • Papy, je veux en savoir plus, dis-moi.
  • Il est tard et ta maman a sans doute déjà fini de préparer le repas. Une autre fois peut-être…

Mabanza prit la main de son grand-père et, ensemble, ils se dirigèrent vers la maison où le repas les attendait. Ce dernier se déroula en silence comme si le recueillement était devenu impératif aux yeux des protagonistes.

J’ai apprécié la manière dont cet homme avait relaté l’histoire, préservant l’enfant de toute envie de haine, relativisant les faits. Je ne pense pas que j’aurais pu faire mieux moi qui les regardais et qui ne comprenais toujours pas mieux ces humains et leur quête absolue de pouvoir. J’étais déjà en train de me demander si je n’aurais pas mieux fait de laisser les choses telles qu’elles étaient. Je sais, je suis susceptible de tout savoir, mais l’âge avançant, je me perds parfois en conjectures et les souvenirs se brouillent.

Alors que le pays souffrait des querelles et d’Ebola à l’est, le royaume de Tintin était, quant à lui, atteint par le coronavirus dont Astérix et Obélix parlaient déjà en 2017. Toute l’Europe semblait être ravagée par ce virus venu de Chine alors que l’Afrique semblait épargnée.

Philippe, alors roi des Belges, qui venait de présenter ses regrets au peuple congolais pour les exactions du passé, reçut la délégation avec tous les honneurs qu’elle méritait et, le soir même, Mibembo prit ses fonctions en laissant à son hôte la fonction représentative qu’il occupait déjà.

Son discours fut musclé, car il était de digne successeur de P. Lumumba dont il est inutile de rappeler les hauts faits d’armes.

« Nous ne sommes pas ici pour déboulonner les statues du passé, nous ne sommes pas ici pour une quelconque vengeance, nous venons à vous pour améliorer votre destinée. Votre pays souffre comme nous avons souffert pendant de nombreuses années, l’Histoire entre nos deux nations n’a jamais été que mensongère, truffée d’interprétations et de faux. Il est temps de se mettre au travail et de la réécrire telle qu’elle s’est déroulée. Il y va du souvenir et du futur… »

Le temps s’est arrêté, l’écriture aussi d’ailleurs…

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