Portraits d'Afrique

Sarah (25): le réveillon

Le réveillon

Il était arrivé, ce jour de réjouissances et ce malgré la situation politique chaotique. J’aurais pu vous parler du champagne, boisson que nous ne connaissions pas, apportée par mon patron, j’aurais pu vous conter les préparatifs. Il n’en est rien. Lors de ce repas, on en vint à parler d’amour, savoir si l’on pouvait aimer plusieurs fois. Passion, raison se mélangèrent allégrement. Les néophytes que mes frères et moi étions, avions un avis tranché sur la question : le vrai amour, le grand amour ne tombait qu’une fois, car un cœur touché ne pouvait que demeurer vidé, incendié, ravagé qu’aucun autre sentiment ne pouvait à nouveau germer. Les adultes étaient d’un avis contraire. C’est aussi le moment où Monsieur Zinga demanda à prendre la parole : « Je voudrais vous remercier toutes et tous pour ces merveilleux moments passés en votre compagnie lors de cette semaine et j’aimerais profiter de l’occasion qui m’est donnée pour vous annoncer, avec son consentement, bien entendu, que votre maman et moi comptons nous voir plus souvent à l’avenir… ».

Ce fut un véritable choc pour moi. Pour moi, car dans ce genre de situations, je ne pense qu’à ma petite personne. Cette annonce plomba l’ambiance. S’attendait-il à des félicitations ? Pensa-t-il sur le moment avoir été maladroit ? Maman essaya tant bien que mal d’apaiser un malaise grandissant en distribuant les cadeaux qu’elle avait achetés, avec l’aide de Clément, lors de leur visite du marché en début de semaine.

Je devins rapidement jalouse de maman, l’homme que j’avais appris à connaître et pour qui j’avais une grande admiration avait jeté son dévolu sur elle. L’amour, selon moi, commence toujours par la jalousie ; on apprend à connaître la personne, à l’apprécier, à l’aimer, à être jaloux du temps qu’elle passe sans vous, avec d’autres… Il en était le cas pour moi. 

Nous ne fêtâmes pas le Nouvel An pour cause d’élections ; monsieur Zinga rentra à Kinshasa pour voter non sans nous avoir demandé de faire attention à nous. La situation était très tendue dans le pays, toute la population espérait le changement. Au moment du report de la date fixée, il y avait déjà eu des signes de mécontentement. Le peuple a souffert presque 20 ans de chaos et cela devait suffire. Les critiques se portaient sur la CENI, commission indépendante chargée de l’élaboration de ces élections et sur la décision d’utiliser la machine à voter, appelée par l’opposition, mais pas seulement elle, la machine à voler.

D’ailleurs quelques figures emblématiques de cette opposition avaient été exclues de participation au scrutin. Bon nombre de Congolais soupçonnaient déjà l’organisation de tricheries de la part du pouvoir en place. Chez nous au village, on comptait déjà quelques blessés lors de rassemblements qui avaient été dispersés par les forces de l’ordre : ceux-là mêmes qui lorsqu’ils t’arrêtent te demandent un billet pour survivre. Dans d’autres régions, on annonça aussi le report du vote pour des raisons sanitaires ou de sécurité : des fiefs de l’opposition en fait. 

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Catégories :Portraits d'Afrique, RDC, Textes

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