Portraits d'Afrique

Sarah (23)

Seule à la maison, je me plongeai dans mes pensées et en couchai quelques-unes dans le petit carnet qui me tenait compagnie dans certains moments. Parfois j’y relis les notes couchées. Ce fut l’occasion d’ailleurs d’en relire une : il est des instants où.  

Je dis bien des instants où… Sans suite ou du moins sans pouvoir mettre des mots sur cette pseudo suite. Une phrase sans complément, ce n’est pas une phrase ou, à la limite, une phrase incomplète. L’inachevé serait-ce la clé de cette non-suite ? Faut-il encore en trouver la serrure. Et qui dit serrure dit porte. Mais porte vers où ou sans ? Un chemin, une impasse, un point de non-retour ?  Il est des instants où.  Ça ira mieux demain ? Oui, c’est ce que l’on dit toujours, mais en attendant ? On se couche, on attend demain ? Et demain, on se lève, on suit le même canevas et les « instants où » réapparaissent, identiques.  Solitude d’un instant, d’un moment, d’une journée, d’une année, d’une éternité ?  Il est des instants où.  Se battre, combattre, débattre, gesticuler, articuler, gueuler, vociférer, manifester, disjoncter même. Le tout en silence. Personne ne vous entend, personne ne vous écouterait d’ailleurs. Pourquoi le ferait-on ? Un moment de solitude qui avait été mien à un moment donné de ma jeune vie.

J’en profitai également pour me promener dans le village. Rien n’avait changé. Il est vrai que je n’étais partie que depuis quelques mois. À chaque rencontre, l’on me demandait comment était la vie à la ville. Cela me fit penser encore une fois à ce que grand-père disait toujours : on a toujours l’impression que la vie est meilleure ailleurs. 

Je suis très fière de mes racines et de mon parcours actuel, je ne vais pas mentir, je ne m’en sentais pas du tout capable. J’ai appris beaucoup : le respect, apprendre à avoir confiance en moi, me débrouiller par moi-même, aller vers les autres, me foutre de l’avis des autres, vivre dans le présent et non dans le passé, apprendre à pardonner, changer ma façon d’être, être moins excessive dans ma façon de réagir. Je pense que tout ce mélange va faire de moi une personne meilleure. Je pense même pouvoir apprendre aussi à mes amis tout ce qu’on m’a appris, car malgré leur pauvreté, l’amour et le travail sont leur priorité.

Je pense aussi que je dois apprendre à m’occuper de moi et éviter de m’en faire pour des broutilles. Je vais aussi apprendre à faire les choses par moi-même, arrêter de compter sur les autres, car tous ne seront pas toujours là. J’ai aussi appris qu’il faut respecter son prochain, car dans ce monde le respect se perd de plus en plus. Oui je suis capable de réussir dans la vie même mieux que certaines personnes qui cherchent à faire le mal. J’ai appris aussi qu’il faut persévérer même si la première fois cela ne marche pas. Il faut croire en soi même si la vie n’est point toujours rose, on doit avancer et tout faire pour nous et notre famille. 

Je ne me rendis pas compte que des heures s’étaient écoulées et que lui et maman n’étaient toujours pas de retour. Je regardai le téléphone de maman ; rien, aucun message, aucun appel. Je n’osai pas téléphoner pour savoir où ils étaient. Ils ne devaient faire que quelques courses.

Il était 15 heures quand j’entendis le véhicule arriver. Maman souriait et à ma mine interrogative, elle me répondit qu’elle avait fait visiter les environs à Clément. Clément, elle l’appelait maintenant par son prénom : Clément. Je connaissais son prénom, je l’avais appris après un mois de travail par l’entremise d’un de ses amis qui était passé au bureau et qui l’avait hélé de cette manière. Maman, elle, le savait déjà alors qu’il ne s’était vu que deux fois.

Qu’avait donc il fait pendant toutes ces heures, pourquoi l’appelait-elle par son prénom ? Je le regardai alors, mais son visage ne laissait rien transpirer. Je sentais monter en moi une espèce de frustration, frustration d’être quelque part mise à l’écart de ce qui se tramait. J’étais celle qui les avait fait se rencontrer, le lien entre les deux et cette impression me laissait un goût amer. Je n’avais rien connu de tel. Cette sensation désagréable n’allait pas me quitter de la fin de journée. Au repas du soir, je me suis mise à les observer ; le silence qui régna pendant celui-ci me conforta dans l’idée que quelque chose s’était passé. À mes questions sur leur escapade, je n’avais que de brèves réponses. Ils ne se sont pas regardés non plus de tout le repas. Une dispute, une gêne ? Je ne parvenais pas à comprendre. Après avoir débarrassé la table, je me réfugiai dans ma chambre pendant qu’eux décidèrent de prendre le thé sur la modeste terrasse de la maison. J’entendis des murmures de conversation inaudibles, volontaires aussi. Sur ce point, je savais qu’il me cachait quelque chose.

Catégories :Portraits d'Afrique, RDC, Textes

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