Portraits d'Afrique

Sarah (17): la famille

J’allais revoir ma famille.

La famille, le noyau de toute vie, le centre du monde du moins du mien. Le centre de mon monde. Cette famille, c’est mon village. Nous y sommes soudés, l’entraide y est forte, quelle que soit la situation de chacun. Là-bas l’argent n’est pas le roi. L’humain oui. On y pratique le troc si l’argent manque, aux problèmes il y a solutions.

Mon village, il m’a vu naître, grandir, rire, pleurer, jouer, tomber, me relever. Il m’a vu évoluer, il s’est imprégné en moi, il m’a confié une partie de ses racines, il m’a donné les clés de sa porte, il est mon point de chute. Il est mon berceau, là où tout a commencé. Il est dans mon corps, mon cœur, mon esprit. Kikwit, je t’aime. Mes deux frères aussi je les aime. Quand ils ont compris plus tard que papa avait décidé de privilégier l’éducation scolaire de ma sœur et moi, ils ont réagi de la plus belle façon qui soit. Il est vrai que l’école n’était pas trop leur tasse de thé, eux qui préféraient courir la brousse à la découverte de la nature.

L’école buissonnière oui, l’école scolaire non. Et les punitions qui tombaient n’y faisaient rien. Les vadrouilleurs continuaient à vadrouiller. J’ai plusieurs fois été tentée de me joindre à eux, mais le bon sens m’en empêcha, la crainte aussi. Ils ne revenaient jamais les mains vides de leurs escapades ; des fruits, du poisson et même du gibier. C’est peut-être ça qui les a sauvés de la colère familiale : ils se débrouillaient déjà sans l’aide de quiconque. Je me devais aussi de les remercier ainsi que maman parce que si je suis là où je suis actuellement, c’est grâce à eux. Comment les aider ? Je ne le savais pas encore, mais quelques idées avaient cependant germé.

Avant de prendre le départ, il me restait à acheter des petits présents pour les miens. On ne rentre pas au village les mains vides, encore moins quand il s’agit d’aller revoir sa famille. Junior, mon plus grand frère, est fan de football. J’entends encore les hala Madrid résonner dans la maison lorsqu’il écoutait les commentaires des matches diffusés dans le maquis tout proche de la maison. J’en ris encore.

Nous sommes en Afrique et les clubs les plus supportés ici sont Barcelone et Madrid, il existe une ferveur sans précédent, mais aussi une animosité certaine, néanmoins joviale, si je puis dire, entre les supporters. Je n’y comprends pas grand-chose, mais sa passion est celle-là. Je me mis en quête d’un maillot pour lui sur le marché proche de la maison de tonton. Christian, lui, est passionné de lecture ; tout ce qui se lit au village lui tombe dans les mains. Je pense qu’il a dû lire tous les livres de la petite bibliothèque de l’école même s’il ne l’a pas fréquentée souvent. Un livre fera son bonheur, un livre, mais lequel ? Pour maman, des étoffes. Elle adore confectionner ses vêtements comme les nôtres à l’époque d’ailleurs.

Nous prîmes le départ à 7h. À son arrivée, il n’eut nul besoin de se présenter à la porte. Je l’attendais au portail avec mes sacs en compagnie de Benjamin. « Impatiente de partir » lança-t-il au sortir de son véhicule. C’est tonton qui lui répondit qu’il était impossible de garder un lion en cage en s’esclaffant. Une fois les bagages placés à l’arrière du véhicule et les au revoir faits, nous nous engageâmes vers la sortie du quartier.

Le temps était radieux malgré la fraîcheur matinale. Je fus frappée par la présence de nombreux panneaux d’affichage le long de la route. Les élections, j’avais oublié. Dans la voiture, les informations scandaient la valeur de certains candidats. Le patron commentait seul ce que nous entendions : « tous les mêmes, pas un pour relever l’autre, une fois élu, ils ne feront que s’en mettre plein les poches,… » Il surprit mon sourire et me demanda si je m’intéressais à la politique.

« Oui, un peu comme tout le monde » lui répondis-je. La politique, un sujet tabou au Congo. Il vaut mieux éviter de donner ton avis, ton choix – surtout en période électorale – quand tu ne connais pas ton interlocuteur. Je le connais, mais je n’oublie pas qu’il est mon employeur.

Catégories :Portraits d'Afrique, RDC, Textes

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