Portraits d'Afrique

Sarah (15)

Deux semaines avant de retourner voir les miens.

Ces deux semaines passèrent très vite. C’est le moment qui fut choisi par le patron pour visiter les chantiers en cours. Il me proposa de l’accompagner à maintes reprises. Il faut savoir que notre entreprise travaille encore « manuellement », nous n’utilisons pas de machines dites motorisées. Dans le quartier de Binza, quartier défavorisé proche de la capitale, j’ai eu l’occasion d’assister à l’un de ses forages.

Ce qui rend le projet remarquable, c’est que ce puits est foré à la main. Ce procédé nous permet une utilisation plus large, mais le travail est difficile. J’ai vu deux équipes de quatre hommes se relayer toutes les dix minutes, ce qui laissait juste assez de temps à leurs muscles pour se reposer un peu. En seulement quelques heures, ils sont parvenus à une profondeur de trente mètres. Et le boss me précisa alors qu’avec dix mètres de plus, ils allaient atteindre la nappe phréatique. En fin de journée, le travail était fait au grand plaisir de la population.

Je suis fière de travailler au sein d’une entreprise qui aide aussi les populations défavorisées. Il n’y a pas que l’argent dans la vie et c’est cette vision que j’apprécie le plus chez mon employeur. 

En d’autres lieux, le travail ne fut pas facile et les ouvriers soumis à de rudes épreuves. Qu’importe, il savait motiver les équipes, leur remonter le moral aussi. Un patron comme on aimerait sans doute en voir partout. Il n’avait pas peur non plus de mettre les mains dans le cambouis. 

Le dernier vendredi de travail, comme à son habitude, il décida de réunir l’équipe, mais aussi les familles. Il voulait marquer le coup en cette fin d’année. Ce fut l’occasion de remises de primes, de félicitations, de rires, de danses. Un moment magique. Il en profita pour annoncer qu’il prenait quelques jours de congé en précisant que Marie s’occuperait des urgences pendant les congés. 

Quelques mois de travail, une famille d’accueil et des espoirs à n’en plus finir.

18 ans, un travail qui me plaît et dans lequel je donne entière satisfaction, une famille d’accueil en or qui me rend la vie plus facile, une mère aimante, une famille professionnelle soudée. Que demander de plus à la vie ? Elle n’a pourtant pas toujours été aimable avec moi cette vie, mais puis-je lui en vouloir à la vue du présent, puis-je lui en vouloir lorsque j’imagine mon futur ? Les épreuves m’ont rendue plus forte, m’ont fait prendre conscience que l’on n’a rien sans rien, qu’il faut avancer, que tomber demande à ce que l’on se relève.

Papa me le disait souvent, mais quand on est jeune, on n’écoute pas forcément ses parents…

En rentrant à la maison avec Marie, nous trouvâmes tonton Benjamin en train d’éponger le sol ; un violent orage s’était abattu sur le quartier et avait endommagé pas mal d’habitations. Heureusement pour nous, les dégâts ne se mesuraient qu’à quelques centimètres d’eau. Je n’ai jamais entendu autant de grossièretés en si peu de temps à l’encontre de l’eau que ce jour-là. Marie l’aida à terminer le travail pendant que je m’occupai à préparer des boissons chaudes à la cuisine.

C’est le lendemain que l’on put se rendre compte de la chance qui avait été nôtre ; écoulements de boue, effondrements de murs avaient été le lot de quelques voisins. De quoi raviver la colère d’autant que les autorités en place laissaient les promoteurs immobiliers construire sans véritablement autorisations ou plutôt ils laissaient ces derniers construire en échanges de pots-de-vin.

Voilà aussi à quoi ressemblait mon pays ; corruptions, magouilles et enrichissements par le pouvoir. Un grand espoir était porté sur les élections, mais je n’y croyais pas trop… C’est difficile de parler de son pays de cette manière ; nous avons tout pour nous en sortir et seule une infime partie de la population en profite. Bien sûr, ce n’est jamais de notre faute, toujours celle des autres.

Un comité de quartier s’était formé, mais il n’était que rarement écouté. Que pouvait-il faire contre la force de l’argent ? L’argent, le mal du siècle ? Du millénaire ? Des millénaires ? L’argent, toujours l’argent. C’est avec cet argent qu’on voyait fleurir des panneaux d’affichage avec les candidats aux élections, c’est aussi avec cet argent qu’on appâtait le peuple à venir aux meetings des candidats, c’est aussi avec cet argent qu’on incitait les gens à voter pour l’un et non pour l’autre. Il n’y a pire aveugle que celui qui voit mal !

Catégories :Portraits d'Afrique, RDC, Textes

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