Portraits d'Afrique

Sarah (14): le repas du dimanche

Au travail le lendemain, nous étions samedi, Monsieur Zinga nous demanda ce qu’il devait apporter pour le repas du dimanche. Ma tante lui répondit qu’il ne devait se soucier de rien et que sa seule présence nous serait agréable. Il voulut insister, mais elle était déjà descendue donner le planning de la journée aux ouvriers. Il se tourna vers moi et mon haussement d’épaules lui fit comprendre que je n’avais rien d’autre à ajouter. 

Autant vous dire que ce fut le branle-bas de combat en fin de journée à notre retour à la maison. Il fallait que tout soit nickel. Benjamin et maman avaient, en allant se promener en ville, acheté tout le nécessaire pour que le repas du lendemain soit une réussite. Maman avait d’ailleurs dû calmer les ardeurs d’achats de son frère en lui rappelant à maintes reprises que nous ne serions que 5 à tables…nous fîmes d’ailleurs une exception à la tradition dominicale de la messe en nous y rendant le même soir. L’église accueillait énormément de monde, la population très fervente l’était davantage encore en cette période électorale : nous allions élire un nouveau président de façon démocratique.

Dimanche

Sans se concerter, nous nous sommes levés tous les quatre de bonne heure, mais aussi de bonheur, le bonheur de recevoir un homme intègre, croyant, solidaire des autres. Les tâches avaient été réparties au préalable ; maman et Marie allaient s’occuper de la cuisine, moi de dresser la table et tonton de superviser. Ils nous avaient fait rire lorsqu’il avait annoncé qu’il allait prendre la direction des opérations. C’est qu’il a de l’humour ! En fait, il devait s’occuper de l’apéritif, chose qu’il faisait remarquablement bien, habitué qu’il était par cette habitude dominicale qu’il avait prise dès son arrivée à Kinshasa. Même seul, il en avait fait une tradition, sa tradition et il ne pouvait s’en passer.

Poulet, poisson, pondu, chenilles, lenga lenga et bien d’autres mets allaient composer la table. Tonton, c’était whisky et arachides grillées. Il s’affaira d’ailleurs à regarder plusieurs fois dans le frigo pendant toute la matinée pour voir si les glaçons prenaient.

À 11h30 précises, on frappa à la porte. Notre hôte faisait preuve de ponctualité, qualité rare de nos jours au pays. Pas de « J’arrive déjà », pas d’excuses bidons, mais un acte de respect vis-à-vis de nous : arriver à l’heure. Étant donné que j’avais lancé l’invitation, il me revenait d’aller l’accueillir sur le pas de la porte. Il en fut ainsi. J’ouvris la porte, il se tenait devant moi, les bras chargés de cadeaux et d’un joli bouquet de fleurs. Je l’invitai à entrer en le soulageant de ses présents. Un merci sur un visage radieux fut sa réponse.

Au salon, tout le monde était debout et c’est tante qui fit les présentations après avoir reçu ses fleurs. Benjamin l’accueillit en lui serrant la main et d’une bienvenue sincère. Ma mère, plus réservée, le salua d’un geste de la tête. Quant à Marie et moi, ce fut par des sourires qu’ils connaissaient bien maintenant. Mon oncle l’invita à s’asseoir. Il s’exécuta. Il était habillé d’un costume gris coupé à la perfection. Cela le rendait encore plus grand, plus classe. Mon oncle lui proposa alors un whisky, ce qu’il accepta tout en demandant s’il ne pouvait avoir un verre d’eau en plus. Je courus à la cuisine à cet effet, mais aussi pour récupérer les glaçons de tonton. Tonton commença alors son enquête : « avez-vous fait bonne route ? Il ne fait pas très chaud aujourd’hui. De quel coin venez-vous ? Quel genre de voiture avez-vous ? Je m’y connais en voiture… ». Devant le flot de questions posées, ma tante intervint en lançant un « mais Benjamin, laisse-le un peu arriver et respirer ». Je ne pus m’empêcher de rire ce qui engendra un regard désapprobateur de maman. 

Il répondit alors aux questions de mon oncle après avoir souri également. Il lui retourna même quelques questions. Le premier contact fut bon, il inaugurait une bien belle après-midi. Mon patron demanda alors à mon oncle s’il pouvait offrir les cadeaux qu’il avait amenés. Oncle Benjamin lui répondit par l’affirmative tout en lui signalant qu’il n’aurait pas dû. Il y avait un cadeau pour tout le monde. Outre les fleurs, Marie reçut, moi une, maman un pagne et tonton, une bonne bouteille de …whisky. 

À table, nous le plaçâmes aux côtés de maman, Marie et Benjamin leur faisant face. Je ne pouvais qu’être heureuse de ce moment. J’avais réussi à rendre le sourire à mon employeur. Tonton abreuvait encore et encore la conversation, Monsieur Zinga, lui, essayait de poser des questions à maman. Il n’avait pas cessé de m’encenser tout au long de l’apéritif sans oublier les mérites de Marie.

Nous avons passé un merveilleux moment d’échanges, de sourires, de rires. Au moment de partir, notre invité s’attarda un peu à converser avec maman qui avait bien ri de ses anecdotes racontées parcimonieusement pendant cette après-midi. Qu’avaient-ils bien pu se dire ?

Il nous remercia pour l’accueil et prit congé. Tonton, à peine eut-il fermé la porte, nous asséna un « alors ? » qui signifiait qu’il nous demandait nos impressions. Nous lui répondîmes en cœur « très bien, monsieur le maître de cérémonie ». Inutile de vous décrire l’éclat de rire qui s’en suivit. « C’est un homme bien » ajouta maman.

Maman a 40 ans, belle, intelligente. Je me rends compte aujourd’hui qu’elle n’a jamais regardé un autre homme depuis la disparition de papa. Elle n’avait d’yeux que pour nous ses enfants. Ce n’est pas faute pourtant de ne pas avoir de prétendants, il y avait pléthore, mais elle avait tendance à les fusiller du regard. D’autres aussi tentèrent de frapper à la porte de son cœur, mais, restant fermé à leurs sollicitudes, ce cœur les avait contraints à remiser leurs espoirs au placard. Pourquoi pensai-je à tout cela à ce moment ? Je n’en savais rien. 

Elle resta encore 3 jours avec nous. Elle ne pouvait davantage, elle avait laissé mes deux frères seuls à la maison. Bien qu’ils soient en âge de se débrouiller, sa fibre maternelle l’appelait à rentrer au village. Je profitai encore de sa présence malgré les journées de travail, elle me lut, comme quand j’étais petite, quelques histoires du passé avant d’aller dormir. C’était agréable d’entendre sa voix si douce. Noël approchant, il fut décidé que je puisse rentrer, pour mes premiers congés, au village et ainsi y fêter la fin de l’année. Il me tardait déjà d’y être d’autant que la ville allait sans doute être en effervescence à l’approche des élections. 

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