Portraits d'Afrique

Sarah (8): premier jour

Il est l’heure de partir, ma tante adoptive est prête, le déjeuner a été englouti malgré une boule au ventre ; c’est le premier jour, c’est normal. Premier travail, premier jour, première levée. Pourtant, l’esprit fut torturé dès le réveil ; d’une part par ce rêve ayant ravivé des souvenirs enfouis, d’autre part par la crainte que les vêtements choisis la veille ne conviennent pas. J’en ai d’ailleurs changé en dernière minute : une robe sobre surmontée d’une blouse au col fermé. La non réaction de ma tante me fit croire à un choix judicieux. 

Nous partîmes rejoindre l’arrêt le plus proche afin de prendre un taxi-brousse, moyen le moins onéreux de déplacement en ville. Quelques centaines de mètres nous en séparaient. Je n’osais lever le regard de peur d’affronter cet endroit que je me devais d’apprivoiser. Le stress sans doute. Dans le bus, il fallut se serrer, mais ma tante, habituée depuis quelques années déjà, fit en sorte que je puisse m’asseoir correctement. Le trajet, d’une trentaine de minutes, me parut long, chahuté par les affres de la route, aussi tourmentée que moi. Il faisait chaud et les fenêtres ouvertes laissaient les odeurs de la ville envahir l’espace ; tantôt des fumets de cuisine, tantôt des odeurs d’échappement. Le tout mélangé aux sombres relents de transpiration des autres passagers. Il allait en être de même pendant tous les trajets, il fallait s’y faire.

Il est surprenant de constater que si l’on parvient à accepter les effluves de poubelles ou les gaz d’échappement au quotidien, supporter les odeurs de transpiration dans le bus semble parfois relever de la mission impossible.

Le voyage se fit en silence, ce dernier étant parfois interrompu par les vociférations du chauffeur ou par les cris de son adjoint qui hélait le client potentiel à chaque ralentissement. J’adoptai, plus tard, mais rapidement, l’attitude de ma tante qui restait le regard fixé sur un point qu’elle s’était délimité de manière immuable, histoire sans doute de s’occuper en donnant l’impression d’une absence et ainsi d’éviter d’être dérangée par les autres passagers, une majorité d’hommes.

Une agitation frémissante, une chaleur étouffante, mais aussi une volée de couleurs qui masquent la grisaille des murs. Les briques et le linge sèchent le long des rues au même titre que le manioc et les bassines de plastique remplies de farine vendue par les mamans du coin. Un maigre aperçu d’un tentacule de cette gigantesque toile d’araignée : telle est Kinshasa.

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