RDC

Sarah (3): de Kikwit à Kinshasa

De Kikwit à Kinshasa

Lorsque j’annonçai à maman que j’allais aller tenter ma chance en ville, ce fut un déchirement empli de craintes, de peurs et de pleurs. Je la laissais pourtant aux bons soins de mes frères qui avaient repris le flambeau de papa, mais sa seconde fille allait la quitter et elle ne pouvait le supporter même si au fond d’elle-même elle savait que ce jour allait arriver.

Via un oncle lointain, j’avais pu obtenir un poste de secrétaire au sein d’une ONG travaillant dans le forage de puits. Un salaire de 300 dollars mensuels, c’est tout de même pas mal pour une jeune fille de mon âge.  Je pris donc le chemin de la ville, hébergée que j’allais être par cet oncle dont je n’avais plus trop de souvenirs, mais qui m’avait inspiré aussitôt confiance lorsque j’avais entrepris les démarches pour le travail. Maman avait pu s’entretenir avec lui au téléphone et elle s’était sentie quelque peu rassurée.  La ville, je n’y avais jamais mis les pieds.

Une ville, c’est juste un grand village m’avait-on dit. Grand, cet adjectif pour la petite fille que j’étais encore avait de quoi m’inquiéter, mais la curiosité était plus forte et c’est le cœur léger – du moins c’est ainsi que je le ressens aujourd’hui à l’écriture de ces quelques lignes – que le temps me rapprocha de ce grand village.  

J’avais les recommandations de l’oncle, le point de chute et avec l’aide d’une amie de maman devant se rendre en ville revoir sa famille, je pris la longue route me séparant de cette nouvelle vie. Il me fallut deux jours pour atteindre ma destination : certains ont dormi à l’hôtel la nuit, d’autres, comme moi, ont dormi dans le car, on ne roule pas la nuit ici, trop dangereux. Je me retrouvai alors à attendre mon oncle en observant les passants et en serrant contre moi mon seul bagage. Il arriva quelques minutes après au volant d’une vieille Mercedes noire qui hoquetait au moindre soubresaut de la route. « Monte » me dit-il en s’excusant de son retard. Il était tout petit derrière son grand volant, voûté aussi. Le poids des âges sans doute. Je vous dis ça alors qu’il n’est pas plus âgé que maman, mais le temps semble avoir eu plus d’effet sur lui. Pendant le trajet, nous n’échangèrent aucun mot, attentif qu’il était à la circulation.

La circulation, moi qui ne connaissais que la marche à pied, le vélo et quelques rares motos au village. Ça grouillait de voitures ici klaxonnant à tout va. Mon oncle semblait dans son élément et malgré des trajectoires pour le moins curieuses de certains automobilistes, il gardait son sang-froid en jouant tour à tour des freins et du volant. Nous arrivâmes à bon port, une petite maison en briques au toit tôlé cerclée d’une enceinte sur laquelle trônaient des tessons de bouteille. Il vit un étonnement dans mon regard et il y répondit aussitôt par un « c’est pour les voleurs » d’un air amusé. Il m’arracha un sourire… Sur le pas de la porte nous attendait son épouse, plus jeune que lui, avec une lampe torche. À peine fut-il sorti de la voiture qu’elle lui demanda s’il avait été cherché du carburant pour le groupe électrogène. Sa seule réponse fut « merde, j’ai oublié ». J’allais donc passer ma première nuit en ville à la lumière des bougies. Je n’en pris pas ombrage étant habituée à cela depuis mon plus jeune âge. Papa, encore lui, avait réussi à nous procurer de vieilles lampes à huile et nous nous en servions lorsque le besoin vital s’en faisait sentir. L’électricité, un réel problème au pays tout comme l’accès à l’eau d’ailleurs. Au XXI siècle, comment peut-on encore en être là quand on se dit être à la pointe de la modernité et à l’écoute de son peuple. Modernité…

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