Etats d'âme

« Lire l’Afrique, à la rencontre d’un auteur : rencontre du 14 juin 2019 4ème partie – Sarah

Alors que je suis l’initiateur du projet, le nouveau comité a décidé de m’inviter, en tant qu’auteur le 14 juin 2019 pour parler de mes ouvrages au grand public… Il a été décidé de lire quelques extraits et d’en parler ensemble. Voici donc ceux concernant le quatrième ouvrage intitulé SARAH

Fabrice Salembier, professeur de lettres au Lycée français de Lubumbashi est aussi écrivain à ses heures… Du Rwanda dans les années sombres en passant par le Bénin, le voici en RDC depuis maintenant un peu plus d’un an. 4 ouvrages relatent ses expériences de vie, ses rencontres, ses illusions mais aussi des désillusions…

SARAH

Le 4ème ouvrage est son premier roman ; l’histoire d’une jeune congolaise quittant son village pour du travail à la capitale. Elle y découvrira l’amour qu’elle n’avouera cependant jamais… La vie, la mort s’y côtoient tout comme le bonheur d’avoir eu des parents aimants.

EXTRAITS

Extrait 1

Maman m’a dit que j’allais aller à l’école. « L’école c’est bien ma fille. Avec l’école, tu décrocheras un diplôme et avec ce diplôme, tu trouveras du travail ». C’est du moins ce dont je me souviens par le biais des souvenirs que j’évoque avec ma grande sœur. Moi à l’époque j’étais encore trop petite pour comprendre… Je sais aussi qu’en général ce sont les garçons que l’on privilégie pour les études. Ma grande sœur me dit encore aujourd’hui que des parents craignent pour la sécurité de leurs filles sur le chemin de l’école, qu’elles sont aussi encore trop souvent victimes de violences sexuelles et que les filles sont, en général, destinées à être mariées et qu’ensuite on ne s’en occupe plus. Sommes-nous des exceptions, ma sœur et moi ?

C’était il y a quelques années maintenant. Depuis, j’ai arrêté mes études. Pour les uns ce choix est personnel, pour d’autres comme pour moi, c’est la vie qui nous a imposé ce choix. Dans mon cas, je devrais sans doute dire la mort mais de son vivant papa m’a toujours dit qu’il fallait que je reste positive. Je lui ai promis de le rester.

Papa nous a quittés, j’avais 14 ans. Un papa ne peut pas mourir quand on a cet âge-là, ce n’est pas dans l’ordre des choses. Maman s’est alors démenée pour que je puisse poursuivre mes études comme il en avait été convenu. Oui, au sein de notre famille, il avait été décidé qu’il fallait protéger les filles des aléas de la vie. Nos parents ne voulaient pas que l’on soit dépendantes d’hommes plus tard. Etonnant, non ? L’éducation reste un problème au pays, surtout celle des filles. Ah oui, j’ai oublié de vous dire que je suis congolaise et que je vis, je survis même, au pays.

Extrait 2

Je suis à présent une grande jeune fille de 18 ans ! Un poste de confiance dont je veux être et demeurer digne m’est octroyé. Je ne sais de quoi l’avenir sera fait, je vis le moment présent. De mariage, je ne veux entendre parler,  j’ai vu, autour de moi, tant de ménages malheureux que je ne me hâte pas. Le temps venu, je devrai éprouver d’abord les sentiments de celui que je voudrais choisir pour père de mes enfants. Je ne convoite que le vrai foyer où chacun se sacrifie pour les autres.

Cependant, j’aime la vie y compris ses jours sombres : j’ai toujours pensé que ce qui meurt doit renaître. Je pardonne même aux sceptiques, à ceux qui critiquent et qui pensent qu’éternellement, la femme doit demeurer la servante résignée qu’un homme peut prendre ou délaisser suivant son caprice.

Il est l’heure de partir, ma tante adoptive est prête, le déjeuner a été englouti malgré une boule au ventre ; c’est le premier jour, c’est normal. Premier travail, premier jour, première levée. Pourtant, l’esprit fut torturé dès le réveil ; d’une part par ce rêve ayant ravivé des souvenirs enfouis, d’autre part par la crainte que les vêtements choisis la veille ne conviennent pas. J’en ai d’ailleurs changé en dernière minute : une robe sobre surmontée d’une blouse au col fermé. La non réaction de ma tante me fit croire à un choix judicieux.

Nous partîmes rejoindre l’arrêt le plus proche afin de prendre un taxi-brousse, moyen le moins onéreux de déplacement en ville. Quelques centaines de mètres nous en séparaient. Je n’osais lever le regard de peur d’affronter cet endroit que je me devais d’apprivoiser. Le stress sans doute. Dans le bus, il fallut se serrer mais ma tante, habituée depuis quelques années déjà, fit en sorte que je puisse m’asseoir correctement. Le trajet, d’une trentaine de minutes, me parut long, chahuté par les affres de la route, aussi tourmentée que moi. Il faisait chaud et les fenêtres ouvertes laissaient les odeurs de la ville envahir l’espace ; tantôt des fumets de cuisine, tantôt des odeurs d’échappement. Le tout mélangé aux sombres relents de transpiration des autres passagers. Il allait en être de même pendant tous les trajets, il fallait s’y faire.

Il est surprenant de constater que si l’on parvient à accepter les effluves de poubelles ou les gaz d’échappement au quotidien, supporter les odeurs de transpiration dans le bus semble parfois relever de la mission impossible.

Le voyage se fit en silence, ce dernier étant parfois interrompu par les vociférations du chauffeur ou par les cris de son adjoint qui hélait le client potentiel à chaque ralentissement. J’adoptai, plus tard mais rapidement, l’attitude de ma tante qui restait le regard fixé sur un point qu’elle s’était délimité de manière immuable, histoire sans doute de s’occuper en donnant l’impression d’une absence et ainsi d’éviter d’être dérangée par les autres passagers, une majorité d’hommes.

Une agitation frémissante, une chaleur étouffante mais aussi une volée de couleurs qui masquent la grisaille des murs. Les briques et le linge sèchent le long des rues au même titre que le manioc et les bassines de plastique remplies de farine vendue par les mamans du coin. Un maigre aperçu d’un tentacule de cette gigantesque toile d’araignée : telle est Kinshasa.

Nous descendîmes du taxi en face des bureaux qui allaient m’accueillir. Un grand immeuble vétuste dont le rez-de-chaussée était occupé par des marchandes de fruits et de légumes. Un petit établissement sur la gauche servait quant à lui des plats du pays, j’ai de suite supposé que certains collègues s’y rendaient sur le temps de pause parce que ma tante répondit d’un geste et d’un grand sourire au bonjour du serveur attablé seul à l’une des tables posées tant bien que mal sur l’étroit trottoir séparant la rue de l’entrée.

Extrait 3

Grand-père m’a expliqué un jour qu’au pays il y avait près de 400 groupes ethniques. Là est sans doute une des difficultés majeures dans l’objectif d’unification du pays quand il s’agit d’élections. Autant de communautés avec leurs propres coutumes, leurs propres modes de vie, leurs propres traditions culturelles. Une richesse indéniable mais qui a toujours gangréné la vie professionnelle notamment. Cela a quelque peu évolué avec le temps mais l’emploi vous est encore parfois refusé sur base de votre ethnie. Je l’entends encore aussi pester sur le fait qu’on a toujours fait commencer l’histoire du Congo à l’arrivée de Stanley dans les années 1870. Comme s’il avait fallu attendre la traversée du fleuve Congo par un blanc pour sortir de la préhistoire !  Subordonner l’histoire du Congo à un occidental alors que l’on sait que c’est en Afrique que l’homme a commencé à marcher debout et que c’est toujours en Afrique que les premiers outils en pierre furent taillés et découverts il y a des millions d’années est une preuve, s’il en fallait une, d’un eurocentrisme encore bien présent et pourtant dépassé. Pourtant l’ingérence de l’Union européenne est encore bel et bien présente malgré ce fait établi.

Je ne sais pas ou plus si tout cela est vrai, je ne sais pas, je ne sais plus. Seul l’avenir nous le dira. Tout ce que je sais, c’est que ma vie a pris un autre virage en cette nouvelle année ; celle qui m’a donné le jour, maman, a perdu la vie à cause de ces élections, des frères et des sœurs aussi. Mon cœur saigne comme il a saigné à la disparition de papa. Je n’ai pas pu continuer à travailler avec Clément ; trop de choses nous liaient et les sentiments que j’éprouvais pour lui me déchiraient. J’ai démissionné, j’ai quitté Kinshasa. J’ai perdu mon âme.

Je m’appelle Sarah, j’ai 18 ans, je suis congolaise et j’ai mal à mon pays.

Pour commander les ouvrages, une seule adresse : https://www.publier-un-livre.com/fr/le-livre-en-papier-auteur/4628-fabrice-salembier

Retrouvez le concept « Lire l’Afrique » sur https://lirelafrique.wordpress.com

Publicités

1 réponse »

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.