Benin

L’enfant de Ouidah

Il m’est difficile de lui donner un âge. La peau burinée par le temps et les épreuves, du moins je le suppose, je le croise tous les jours en me rendant au travail. Il ne porte pas que le poids des ans, courbé qu’il est, c’est tantôt un fagot de bois, tantôt une certaine mélancolie, tantôt un sourire accompagné d’un air malicieux. Parfois ensemble, parfois séparément. Les enfants du coin le suivent en criant, chantant mais il n’y prête guère attention.

 

homme

Photo non contractuelle

Nos regards se croisent, bienveillants, respectueux. C’est aussi une des vertus apprises ici. Je ne le connais pas mais sa furtive présence m’émeut, m’intrigue. L’envie d’en apprendre plus me pousse, la curiosité est la plus forte, plus forte que la peur de l’inconnu. Pourquoi avoir peur, que pourrait me faire cet homme usé par le temps ? Cette envie de rencontrer l’autre ne l’a d’ailleurs jamais porté préjudice, que du contraire. L’enrichissement que j’en retire vaut tout l’or du monde.
Nous nous croisons tous les jours. Nous nous saluons tous les jours.

 

Toussait a soixante-quinze ans, septante-cinq si vous préférez. Il vit à Ouidah dans ce qui reste de la maison familiale elle aussi accablée par le temps.
Et oui, ce matin, j’ai osé l’accoster, j’ai volontairement attendu, sur le pas de ma porte, son passage. A son arrivée, je l’ai salué avec un bonjour. Son regard fut le même mais il s’arrêta pour me répondre Mikwabo. Un échange de salutations et d’amabilités s’en suivit. Il fut surpris de ma proposition hésitante certes mais sincère de l’inviter, lorsqu’il aurait le temps à partager un moment. Je lu sur son visage qu’il se demandait où je voulais en venir ….

Je m’en souviens comme si c’était hier parce qu’en réalité c’était hier, un jour aux lueurs enchanteresses comme seule l’Afrique connait. Assis à l’ombre d’un avocatier, nous avons pris le temps, nous nous le sommes accaparés pour le figer, pour l’observer et, pour ma part, le relater. A livre ouvert, à cœur ouvert sans artifice, en toute simplicité. La simplicité, l’être soi, marque de fabrique des gens vrais. Peu ou prou sont-ils. J’en ai rencontré un.

Toussaint est l’aîné d’une famille de 7 enfants. Il l’était plutôt, la vie a aussi des travers que nous ne pouvons maîtriser. 3 filles, 4 garçons. Il ne reste que lui et une sœur. Cette dernière habite dans le nord aux environs de Dassa. Il n’a que peu de nouvelles d’elle.
Il passe tous les jours devant chez moi pour rejoindre la maison que ses parents ont construit à la sueur de leur labeur. Il est né dans cette maison, il y a grandi et il y mourra probablement aussi. « C’est ainsi » dit-il. Toussaint travaille encore comme gardien chez un notable de la ville. Toutes les nuits à la belle étoile qu’elles soient fraîches, torrides. Il vit la nuit, il veille sur des femmes et des hommes comme il l’a toujours fait quand il était enfant parce que la vie ou plutôt la mort l’y a contraint.
Cet enfant n’est pas comme les autres, cet enfant est de Ouidah, ville au passé tristement célèbre avec la traite négrière mais riche en cultures, en couleurs.

Il me raconte…
A 13 ans, il obtient son CEP avec succès malgré une santé fragile. Ses parents sont agriculteurs. Papa est toujours au champ, maman s’occupe de la famille : Miracle 3 ans, Habib 5 ans, Carmen 6 ans, Félicité 7 ans, Juvencio 9 ans, Nicolas 11 ans. Autant d’enfants, autant d’attention.
Maman courage comme il l’appelle encore. Pour lui elle est toujours présente comme son papa d’ailleurs.
Le passé, si douloureux soit-il, forge le présent quelle que soit la manière dont on en fait usage. Les souvenirs restent et il nous appartient de nous en servir au mieux. Ce n’est pas toujours facile…

Pour Toussaint, si ce passé n’a aucune mesure par rapport à ce que nous avons pu vivre, il n’en demeure pas moins que la place qu’il lui donne nous offre un merveilleux moment de vie avec ses joies, ses peines, ses rêves, ses envies.
Nous avons parfois tendance à les enfouir en nous dans un jardin que nous qualifions de secret pour des raisons qui nous appartiennent.
Toussaint, lui, me le fait découvrir en un cheminement qui me rapproche de jours en jours de sa vérité.
Pas d’eau, pas d’électricité. C’est le lot de nombreuses familles encore aujourd’hui. Il faut vivre pourtant, parfois même survivre. Cela m’est difficile à accepter en ces temps dits modernes.
« Vous venez d’où ? » » me demande-t-il coupant court à son histoire. « Ah le vieux continent, l’Europe, le miroir aux alouettes » ajoute-t-il à ma réponse.
Il ne m’en dira pas plus, je comprendrai plus tard.

Dès son plus jeune âge, Toussaint se doit d’aider la famille. Tôt le matin, avant de se rendre à l’école, il va puiser l’eau au puits avec ses copains de la communauté. Bidons, bassines sont ses premiers outils de travail. Au retour, c’est bouillie pour tout le monde, il ne faut pas partir à l’école le ventre vide. Il échange ses premiers outils contre une ardoise, un petit sac de toile et, le cœur vaillant, il repart sur la route pour une bonne heure. L’école n’est pas tout près, qu’importe. Félicité, Nicolas et Juvencio l’accompagnent. Ce sont les seuls à l’époque.
Toussaint est courageux. Toussaint est fier. Il sait aussi qu’après les cours et avant de rentrer à la maison, il rejoindra son père au champ pour l’aider à finir le travail de la journée. Mais pour l’instant, il est responsable de ses deux frères et de sa sœur.
Toussaint ne me parle pas trop de ses années d’études. Il me dit qu’il a, pendant des années, étudié à la lueur d’une bougie, parfois d’une lampe à pétrole quand les rentrées financières le permettaient.

Les journées sont longues pour tout le monde. Lors des rares moments pour lui, pendant lesquels il peut s’isoler, il rêve en parcourant de vieilles revues récupérées çà et là. Il rêve d’Europe, il rêve d’un avenir meilleur, il rêve de réussite, il rêve de donner un avenir à sa famille.
Tous les enfants rêvent. C’est sain, c’est beau. La réalité est parfois aussi tellement cruelle.
Il sait que cela est difficile, il sait que l’espoir est mince mais il rêve…
Toussait est un élève espiègle, studieux mais espiègle. Il connait la discipline mais il ne peut s’empêcher de la contourner quand il le peut. Cela lui vaut d’ailleurs quelques remarques et autres coups de chicotte. Il est la star de la classe, le jeu en vaut donc la chandelle.

Cela fait deux jours que je ne l’ai pas vu. Est-il souffrant ? Je m’étonne de ce soudain intérêt pour une personne que je connais à peine. Je reconnais que nos petites conversations me manquent. Le personnage est attachant. Nous n’avons pas de baobab sous lequel converser, juste un avocatier, mais sa vie, ses paroles m’apaisent, m’émerveillent tour à tour à en devenir une impérieuse nécessité.
Toujours pas de Toussaint. Je me renseigne. Les voisins ne le connaissent pas. Mon inquiétude grandit. On s’attache aux gens ici.
C’est au bout d’une dizaine de jours qu’il réapparait. Il est venu frapper à ma porte. A mon air soulagé, il répond par un éclat de rire. Il s’était juste absenté pour raisons familiales. Sa sœur qu’il n’avait plus vue depuis un temps certain l’avait invité à passer quelques jours chez elle.
« L’heure n’est pas encore venue » précisa-t-il. Quelle force de caractère, quelle leçon de vie, quelle sagesse.
Les vacances arrivées, Toussaint, ses sœurs et frères, ne se reposent pas comme nous pouvons le faire « chez nous ». Les vacances ; c’est l’occasion d’aider les parents, d’aider les plus petits.
Toussaint aime se retrouver au champ avec son papa : il est fier de lui montrer son aptitude à l’aider. Les regards échangés valent tout l’or du monde. La richesse prend une autre dimension ; elle est âme, sensation, empathie.

La terrible nouvelle vint frapper à la porte de la famille un jour comme un autre. Toussaint, légèrement souffrant, n’a pu accompagner son père ce jour-là. Maman, inquiète de ne pas le voir revenir, a demandé à un voisin d’aller à sa rencontre. Ce dernier a retrouvé papa, allongé, inerte, sur sa houe. La vie avait quitté son corps sans prévenir. A cette annonce, Toussaint resta silencieux, préférant garder sa souffrance en lui.
Il ne m’en dira pas davantage, par pudeur sans doute.
Les funérailles eurent lieu, comme la tradition le veut, dans la joie et l’allégresse : fête du passage d’un être cher sur terre. 60 ans après, Toussaint en parle encore avec émotion. Il vénérait son père, il le vénère encore. Les mânes de ses ancêtres veillent sur lui. C’est ainsi. Son papa est enterré dans la maison familiale, sa maman aussi.
« Maman ne s’est jamais remise de la disparition de papa, elle est vite tombée malade ». Sa voix est hésitante, se dévoile-t-il trop. A-t-il peur de cette intimité dans laquelle il m’invite à entrer ? Je ne sais le dire.
Sa maman est décédée 8 mois après son papa « d’une longue maladie » me dit-il.
Toussaint se retrouve seul chef de famille. Il doit maintenant subvenir aux besoins du clan. Je ne peux imaginer telle situation. Aucune aide étatique. Seul, c’est seul.
Ils sont 7, 7 punis par la vie. Leurs guides ne sont plus, seuls des visages restent dans le coin de leurs mémoires. Ses visages étaient faits de sagesse, d’éducation, de tendresse, de complicité, de respect et d’amour. Ces valeurs qu’on tente de nous inculquer afin que notre vie soit meilleure. « Vie meilleure »… Toussait à 15 ans maintenant et, comme ses frères et sœurs, il a vécu le drame de la perte d’êtres chers, aimés. Il a perdu le chemin de la vie, celui qu’on lui avait tracé. Il va devoir, au nom de tous les siens, reprendre une marche en avant sans ces mains tendues qui le rassuraient. Il n’est plus guidé, il est devenu le guide. 15 ans et déjà tant de responsabilités.

Cela fait maintenant quelques semaines que nous avons pris le temps de nous raconter. Des moments intenses peuplés d’éclats de rire, de brefs silences, de regards de compassion, de tapes sur l’épaule. Nous sommes de générations différentes : le blanc et le noir, les couleurs de la vie si loin du rôle restrictif voire réducteur qu’on leur donne trop souvent.
Toussaint ne sait pas encore que je transcris, à ma manière, nos prises de paroles, nos états d’âme. Je n’ai tout simplement pas pensé lui dire parce que je ne sais pas encore où cela me mène mais si le fait de coucher les mots sur le papier me fait vivre. Le moment viendra ou pas…

Papa était un homme grand, fort malgré une ligne sèche et des traits durs. Il impressionnait tout le monde au sein de la communauté. Empreint de sagesse, les gens venaient à lui pour des conseils. L’homme-sage du village, craint, aimé, respecté.
Je ne peux m’empêcher de penser à mon père en Belgique, le père d’abord détesté quand il prononçait le mot « non » d’un ton catégorique, ensuite aimé parce que ses leçons de vie m’ont amené à être ce que je suis maintenant. Il est toujours en vie, il me manque pourtant. Maman aussi. Il n’y a pas qu’en Afrique que la notion de famille est importante. Dans mon chef du moins…
Toussaint se redresse quand il parle de ses parents, il se tient droit, la tête haute. Il est de la lignée des hommes simples et fiers.

Lui expliquant que cette conversation à propos des parents m’avait fait prendre conscience que mes vacances arrivaient, il me répondit de ne jamais oublier d’où je venais et grâce à qui… Sur le moment même, je me suis dit que je m’étais fait « tout seul ». Lui me renvoyait tout simplement vers ma famille. Quel idiot j’ai fait sur le coup. « Dites bonjour à la Belgique, vous savez, j’y ai vécu un peu… ». Nous n’en étions qu’au début de son parcours de vie. Tu es en quelque sorte un houéda, un « venu de loin » mais vierge de toute appartenance ajouta-t-il.

Je suis revenu un mois après, juste avant, et comme chaque année, la fête du vodoun du 10 janvier. Ce n’est pas une obligation mais le roi aime à me voir participer aux festivités. Il me dit que je suis son conseiller. C’est reconnaissant et toujours en quête de savoir que je réponds favorablement.
Ce mois en Belgique m’a fait un bien fou : revoir la famille, les amis mais ces retours sentent aussi la futilité du vieux continent, l’individualisme. Mes racines sont bel et bien présentes mais mon cœur bat ailleurs.
J’ai rapporté quelques petites choses à Toussaint non pas que je veuille m’immiscer plus encore dans sa vie mais tout simplement parce que je trouve qu’un geste ne coûte rien. « Tout simplement », cette expression est déjà plus que répétée mais elle reflète une sensation qui m’envahit toujours en sa présence.
Toussaint a laissé un message à la maison. C’est d’ailleurs la première chose que je lis en rentrant. Nous nous verrons à la plage après le 10 janvier.

S’il est un moment que j’aime à m’octroyer, c’est ce moment à la plage. L’écume de l’océan fait bouillonner ma plume ; balayés par le vent les mots virevoltent et ce ne sont pas les grains de sable qui me titillent le visage qui les empêchent de se coucher sur le papier.
Je suis un « venu de loin », un houéda comme me l’a dit Toussaint. Pardonnez-moi cette comparaison osée. Je me sens proche de cette terre d’accueil. Je lève les yeux, j’observe le calme, j’aspire à la plénitude de l’endroit. Je me vois tour à tour promeneur, aventurier, pêcheur. Le temps s’arrête. Je le tiens entre mes mains. Après tout, il s’agit de mon temps.

Toussaint m’a rejoint. Sans concertation aucune, nous nous approchons en silence de la porte du non-retour. « C’est un lieu doublement symbolique pour moi » murmure-t-il. « Mes ancêtres sont partis d’ici pour ne plus revenir… ». L’émotion est palpable. « Moi aussi, je suis parti mais je suis revenu » poursuit-il. Après quelques hésitations, il lit sur mon visage l’interrogation. Il sait que je veux en savoir davantage mais il se tait, le regard fixé sur l’océan. Je le sens proche et loin à la fois. C’est un moment particulier pour lui, son envie de le partager avec moi mérite mon silence.
« Quand mes parents sont morts, je me suis occupé de mes frères et sœurs. J’ai repris le travail de papa tout en suivant une formation de menuiserie. A l’époque le tourisme était garant de ressources pour moi ; je sculptais de petites statuettes qui avaient un certain succès ».
« Tu entends ce bruit sourd ? » A ma réponse parlant du vent il réagit : « Non ce sont les âmes encore errantes de mes ancêtres qui nous exhortent à profiter de la vie, eux à qui on la volée. Ils veillent sur nous, toi y compris… ».
Les mots ne sortent pas de ma bouche, j’en suis incapable. Ce sont nos regards qui prennent le pas sur la parole. C’est bien ainsi.

Nous nous retrouvons parfois en ville pour une bonne bière. Là aussi ce sont nos regards qui parlent. Le vacarme musical y est pour quelque chose. Si le son est assourdissant, le festival de couleurs est un ravissement pour les yeux. Il n’y a pas à en douter, l’africain a le secret des couleurs. Ce que les oreilles endurent est adouci par ce carrousel multicolore.
De bières en bières, de brochettes en brochettes, le temps passe mais nous gardons une certaine emprise sur lui, nous ne sommes pas là pour nous enivrer. Nos silences en disent long.
C’est qu’il ne manque pas de ressources notre Toussaint. Retraité, il crée des huiles essentielles pour arrondir ses fins de mois…

Toussaint a rencontré un antiquaire français avec qui il a sympathisé avant de faire des affaires. Ses sculptures fines ont fait le bonheur de cet occidental pendant des années au point où ce dernier vient plusieurs fois par an s’approvisionner au pays.
Toussaint travaille d’arrache-pied : le champ, la sculpture. Il en faut des rentrées pour nourrir la famille. Il sait que ses parents, là où ils sont, sont fiers de lui. Il a 20 ans, il rêve encore et cette rencontre avec Jean le conforte dans ses espoirs. Jean est un vrai bourlingueur, il connaît l’Afrique. Toussaint ne cesse de le questionner ; son but est de rejoindre la France, s’y installer et y travailler pour assurer un meilleur avenir à ses frères et sœurs. Jean lui répète régulièrement qu’il peut l’accueillir quelques temps en France mais que la vie n’est pas rose pour un étranger en Europe. Toussaint n’en a cure, il a la jeunesse pour lui, il ne craint rien, il sait qu’il va réussir. Il a déjà un point de chute…
Lorsqu’il me raconte cela, je le sens encore convaincu d’avoir fait le bon choix.
« Je n’avais pas les moyens suffisants pour un trajet en avion, de disposer des papiers nécessaires mais je me devais d’y arriver pour les miens »
Il prépare alors son voyage, son oncle accepte de s’occuper des enfants pendant son absence. En Afrique la solidarité familiale c’est quelque chose qu’on ne rencontre pas ailleurs. Il se retrouve alors au port de Cotonou et par des moyens détournés, il se retrouve en pleine mer en direction de Marseille. Il ne m’expliquera pas son voyage en prétextant qu’il était arrivé à bon port. Il ajoutera seulement ceci : « Quand j’ai mis un pied sur le sol français, c’est l’odeur. Ça puait…je n’arrivais pas me faire à l’odeur. Les gamins se moquaient de mon accent. »
C’est sans aucun papier de séjour qu’il frappe à la porte de Jean. Jean, devenu son ami, l’accueille à bras ouverts. C’est un juste retour des choses, Jean en est bien conscient. Toussaint retrouve un coin de chez lui dans la boutique africaine de son hôte, le dépaysement n’est donc pas total et Toussaint a lu beaucoup sur ce coin de France.
Cela fait un bon mois qu’il accompagne Jean, qu’il l’aide au magasin en réparant l’une ou l’autre sculpture. Il cherche aussi un travail, son principal objectif, mais nombreuses sont les portes qui se ferment. Ses maigres sous récoltés, il les envoie directement à la famille au pays. C’est pour cela qu’il est là. Jean essaie de trouver des solutions pour son ami via son réseau de connaissances mais rien n’y fait.
Toussait garde la tête haute en le racontant tout cela. Sans doute ne l’avait-il pas à l’époque voyant son rêve stagner. La fierté de l’homme en face de moi force le respect. S’apitoyer sur son sort n’est pas dans sa nature, loin de là.
Les nuits de Toussaint sont turpitudes, inquiétudes mais il garde espoir, il reste persuadé qu’il n’a pas fait tout ce chemin pour rien.
« Un samedi ou un dimanche, je ne sais plus bien, Jean m’a annoncé qu’il devait voyager deux jours pour ses affaires. Il n’est jamais revenu » me lance-t-il. Avant que je ne puisse l’interroger, il poursuit : « C’est le voisin qui est venu me prévenir qu’il avait eu un accident de voiture et qu’il n’y avait pas survécu. »
Toussaint se retrouve seul, la mort vient une nouvelle fois de frapper à sa porte. Il ne peut rester dans le logement de son défunt ami. Personne ne le connait, il n’a pas de papiers. Il ne peut se permettre de prendre ce risque. Les quelques connaissances du coin, tous en situations délicates, lui conseillent alors de se rendre en Belgique.
Il quitte le territoire français pour se retrouver à Bruxelles. Là aussi, il ne me parle pas de son périple. Trop difficile, trop de mauvais souvenirs ? Je n’en sais rien, Toussaint est peu loquace à ce sujet.
A Bruxelles, il trouve une certaine solidarité comme au pays, un petit travail dans un restaurant et un logement où s’entassent une dizaine de personnes qui elles aussi ont l’espoir d’un meilleur avenir.
« J’ai travaillé à la plonge dans un restaurant, laver, laver et encore laver. Cela m’a permis de gagner de l’argent. Les gens là-bas me disaient que je gagnais une misère mais pour moi c’était plus qu’espéré » me dit-il.

Une espèce de mélancolie s’est emparée de Toussaint, c’est le seul mot qui me vient à l’esprit à son écoute. Préparer son voyage, prendre le risque de laisser sa famille seule, perdre son ami, se retrouver en Belgique sans vraiment le vouloir, il n’y a pas de quoi être heureux mais il semble que mon interlocuteur revit ses moments avec une certaine amertume.
Toussaint m’explique alors que l’argent gagné servait essentiellement à payer le montant pour la chambre qu’il occupait. Je ne peux alors m’empêcher de penser aux marchands de sommeil, des personnes qui, sans scrupules, offrent, à des prix exorbitants, des logements plus souvent insalubres que sains. Des profiteurs de la détresse des gens comme il y en a encore pléthore en Belgique.
Une rafle, une expulsion. Toussaint n’en dit pas davantage.
« De retour au pays, je n’osais pas regarder ma famille dans les yeux, j’étais celui qui avait promis et qui avait échoué. Mes frères et sœurs ont bien tenté de me réconforter en me disant qu’il était heureux de me revoir vivant mais ce n’est qu’après de nombreuses années que j’ai compris »…
Toussaint a alors repris la vie d’antan, « celle que je n’aurais jamais dû quitter… ». Je n’aurai pas même plus la chance de le revoir. Il s’est éteint paisiblement dans la maison de ses parents peu avant Noël.

Je garderai de cette rencontre l’image d’une sagesse universelle et intemporelle des anciens et de leurs réponses aux doutes de l’âme humaine : « dans la vie, on récolte le soir ce que l’on a semé le matin ». Si tout ce qui brille n’est pas or, si le mensonge fait de l’homme un esclave,…suivre les conseils des anciens est souvent bénéfique.
Les anciens ont encore bien des choses à nous dire… Ils nous racontent, avec humour parfois, avec morale souvent, armés d’images et d’une imagination débordante, l’histoire de rois, de génies, de princes, de l’homme… Toussaint fut une rencontre qui fait montre de tous ces aspects de la nature humaine.

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