Etats d'âme

Ma journée d’enseignant

espace_enseignantJe me lève avec les sempiternelles questions de savoir quelles vont être les humeurs des enfants ce jour, seront-ils tous présents ?

Une tasse de café ou deux ou trois, le temps de vérifier une nouvelle fois si j’ai bien pris toutes les nouvelles leçons à voir, si j’ai bien pris les documents pour les élèves absents histoire qu’ils puissent se remettre à jour.

Il est l’heure de partir, le trajet est court, j’ai de la chance. La salle des profs est en effervescence, on discute le coup, on parle énormément des problèmes rencontrés afin de trouver la meilleure solution pour autant qu’elle existe. Oui, nous visons le bien-être de « nos » enfants.

Un rapide coup d’œil à la farde de communications, le gong retentit. Direction la cour. Ils sont là, rarement tous. Dommage… On entre en classe… « M’sieur, hier j’ai… », « M’sieur, je peux … ? », « M’sieur… ». Remplir le journal de classe, première tâche et pas la plus anodine. Je note l’intitulé au tableau de ma plus belle écriture… Certains copient, d’autres m’apportent leur journal afin que je le remplisse et … « M’sieur, je ne sais pas lire ce que vous avez écrit… ».

Lorsqu’il s’agit de reprendre un cours…en cours, il n’est pas rare que l’un ou l’autre ne retrouve plus ses feuilles. Pourtant les classeurs restent en classe… Qu’importe, on vérifie avec eux. Ça y est, on a trouvé. C’est parti. J’explique, ils écoutent, ça murmure… Je vois des airs interrogatifs pourtant ils me disent avoir compris la consigne. Je m’approche, je réexplique de manière individuelle tout en contrôlant et en signant les journaux de classe. L’un a oublié de me signaler qu’il y a une note de ses parents, l’autre dispose de l’argent pour le repas et a peur de le perdre. Les présences, j’ai oublié les présences ; il faut noter sur un papier double face à chaque heure les absents. Chacun avance à son rythme… Pendant que Laurent apprend à lire, Julien apprend à écrire en « attaché » comme il dit et Fred me parle des applications mobiles qu’il développe. Bertrand, lui, sa tasse de thé, c’est Zola ! Et quand le climat est tendu, c’est « Oui oui en dvd » qui les rassure…

Michel ne parle toujours pas ou plutôt plus… Il dessine, toujours les mêmes mots et toujours en fluo. C’est inquiétant, j’ai pourtant fait appel à l’équipe, à la famille. J’attends toujours les réponses. Pourtant, tous les matins, il me fait la bise avec le sourire. Je suis un peu désemparé mais j’essaie. Les solutions doivent bien être quelque part.

Le gong retentit, la première heure se termine…

J’ai l’impression de pas avoir avancé mais le « au revoir M’sieur » et le sourire affiché m’apaisent. Je pense qu’ils sont heureux même si Isabelle ne connait pas son papa, même si Laura ne voit ses parents que le week-end voire tous les quinze jours…

J’entends les prochains arriver, des éclats de voix dans les couloirs. Tensions il y a, c’est sûr. « M’sieur, il m’a dit ta… », « C’est pas vrai, c’est elle qui… ». Je m’entends leur lancer un « cool les enfants, pensez au vivre ensemble ! » On se calme. Les journaux de classe, j’écris, ils écrivent, j’aide. Lionel semble ailleurs, je lui demande ce qui se passe, il ne répond pas. Les autres bien. Ils tentent de m’expliquer – il y a quand même de la solidarité dans cette classe, c’est déjà une bonne chose d’acquise -. Lionel se tait toujours mais les larmes coulent. Que faire ? Je demande aux autres de rester calme et je m’isole dans le couloir avec lui… Pas facile pour lui de parler de ce qui ne va pas, pas facile pour moi de le rassurer. Je dois hélas écourter l’échange… Le bruit se fait entendre dans la classe.

Il est prévu un exercice de vocabulaire. Qui dit vocabulaire dit dictionnaire. « M’sieur, je ne sais pas comment utiliser le dictionnaire… », « Aha, c’est facile pourtant… ». Les enfants ne changeront jamais ; ils seront toujours aussi moqueurs entre eux. Stop, on se rassure. Je suis là et je vais vous aider. Aie, pas de bol, les dictionnaires mis à ma disposition ne contiennent pas tous les mots à définir. Hop, une pirouette, on s’adapte.

« M’sieur, ai trouvé un mot, c’est…. ». Non Florence, stop ! Ce n’est pas l’objet du jour. J’aime aussi rappeler qu’une phrase ne doit pas nécessairement se terminer par « putain ». Brian dort sur son banc. J’apprends qu’il n’a pas dormi, empêché qu’il fût par une violente dispute de ses parents. Je décide donc de le laisser se reposer. J’en parlerai à l’équipe aussi.

C’est l’heure de la récré. 10 minutes pas une de plus. Je me précipite vers la salle des profs. Mon royaume pour un café. Personne à la machine. Ouf, d’autant que je dois assurer une surveillance. Dans la cour, on échange encore entre collègues…et on rit parfois de bons mots entendus de la bouche de nos jeunes. Valentine et Nicolas s’approchent et me proposent de partager leurs collations. S’ils peuvent parfois être démons en classe, ils sont souvent anges à d’autres moments. Leçon de vie, ils sont prêts à partager le peu qu’ils ont.

On reprend le collier, les plus « avancés » arrivent. Kevin n’est toujours pas là, ça fait trois semaines. Ses problèmes ne sont toujours pas réglés. Pauvre garçon. Justine est rêveuse, Martine d’humeur massacrante et Lara pleure. L’une est amoureuse, l’autre s’est fait enguirlandée – c’est de saison me direz-vous – et la dernière s’est fait « larguée » comme elle le dit entre deux sanglots. La petite plaisanterie que je voulais faire pour les faire sourire tombe à l’eau tout comme le texte à analyser sur l’amour et le respect. Hop, il me faut trouver ma baguette magique. Je ne vous l’avais pas dit ? Je suis magicien, j’ai plus d’un tour dans mon sac ! Ce sera vocabulaire à ma sauce ; je donne un mot et il faut me dire à quoi vous pensez. Et de là j’en arriverai à leur faire comprendre qu’un mot se définit selon son contexte.

Le contexte, il n’est pas facile devant tant de désarroi mais ne dit-on pas qu’après la pluie vient le beau temps ? Et si je pouvais être ne fusse que quelques instants un rayon de soleil pour eux ?

« M’sieur, on vous aime bien… », « Tu m’énerves…(en riant) », « Vous êtes fou » sont les mots qui me sont lancés à leur départ.

La 4ème heure va commencer. Ils arrivent au compte-gouttes. Mais où est Sophie ? Je questionne, on ne sait pas… Je file dans le couloir, personne. Etrange. Quelques minutes s’écoulent. On frappe à la porte, Sophie est là, accompagnée par un éducateur. Elle ne trouvait plus son chemin. « Bô gosse » me lance-t-elle en éclatant de rire. Mike, quant à lui, se plonge dans les pages sportives du journal que je lui amène tous les jours. Valentin passe de Pikachu à M. Jackson sans coup férir. J’écris les journaux de classe, je distribue les tâches à chacun en fonction de leurs intérêts et j’apprends à Sophie à tenir son crayon. On va y arriver, n’oubliez pas je suis magicien.

C’est l’heure de midi, je suis sur les rotules. Les «  A demain, M’sieur » fusent dans les couloirs. Oui, j’ai terminé ma journée ! Veinard diront beaucoup (ou utiliseront un autre vocable). Oui mais pas pour les raisons qu’ils évoquent…D’ailleurs je m’en contrefous. Je suis un veinard car je fais un boulot formidable. Je me sens utile.

Je reprends le chemin du retour. Je devrais prendre aussi le temps de manger. Mais non, j’avale un petit truc en vitesse et je me mets à réfléchir à demain, à d’autres idées qui pourraient les faire avancer, les épanouir. Il faut aussi avancer dans le journal de l’école. Tout compte fait, est-ce eux qui ont de la chance de m’avoir comme professeur ou moi de les avoir comme élèves ? Nous apprenons l’un de l’autre. Je vous assure, j’apprends avec eux !

Il faudra aussi que je trouve un moment pour remplir la paperasserie, les PIA, les **** et les **** en condensant un maximum les informations : compétences en cours, compétences acquises, compétences non acquises. Point barre. Pas de sentiment dans la paperasserie. Pourtant, elle en aurait bien besoin. Heureusement, l’équipe en a à revendre et l’enfant sera toujours au centre de ses préoccupations. Du moins chez « nous »…

Mon contrat est prolongé… Après ? On verra…

C’est aussi ça l’enseignement secondaire spécialisé…

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