Etats d'âme

Prisonnier de ses souvenirs

SONY DSCPrisonnier de ses souvenirs, il n’apercevait pas le bout du tunnel. Comment échapper à cela, comment se libérer de ce poids qu’il portait depuis trop longtemps ? On lui avait pourtant dit que le temps guérissait les blessures mais les siennes étaient tellement profondes que cela semblait impossible. Trop meurtri dans sa chair, les plaies restaient béantes.

Il devait pourtant sortir de cette bulle, de cet isolement. Il se devait de libérer sa pensée, de briser les chaînes qui l’attachaient au passé.

Il se retrouvait seul, absolument seul… Prisonnier d’une solitude qui ne sied pas à l’homme parce qu’elle n’est pas souhaitée…  Les responsables ? Sans doute lui, la méchanceté gratuite, la jalousie, l’envie, … et les autres. Sartre a écrit « L’enfer, c’est les autres »… Nos rapports aux autres seraient donc viciés dès le départ ? Il n’était pas loin de le penser…  Dans notre société dite moderne – mais est-ce vraiment l’apanage de ladite société -, nul ne veut être tenu responsable de ce qui lui arrive mais lui, qu’y pouvait-il vraiment ?

Il s’est propagé à la vitesse d’un tsunami, imperceptible au large mais tellement destructeur en vue de sa proie…Que devait-il faire, comment devait-il réagir face à ce fléau ? Il s’est défendu alors même qu’il était trop tard, il s’est battu, avec ses faibles armes, mais il a eu raison de lui. Il ne lui restait plus qu’à se tenter de reprendre pied, se reconstruire tout en faisant le deuil d’une vie passée, révolue. Se reconstruire par le deuil, voilà une bien singulière situation.

Prisonnier de la norme

Issu d’une famille « bien comme il faut » comme la norme nous la décrit, vous savez, cette norme qui vous formate au point où vous en perdez parfois votre propre identité, il rêvait d’espace, de grandeur derrière une timidité qui lui collait à la peau… Effacé pendant ses études, ses loisirs, il se réfugiait longuement dans la lecture laissant les mots inonder son esprit, faisant corps avec son âme… Les mots, sans doute la seule chose qui lui permettait d’être, de vivre malgré un manque probant de communication. Il savourait chaque lettre, chaque syllabe, chaque mot, chaque phrase … Il lui arrivait même d’acheter le même ouvrage en deux exemplaires ; l’un pour ses notes, l’autre pour sa bibliothèque en espérant un jour, secrètement, la léguer à sa descendance.  Il griffonnait quelques remarques, entourait des mots, rêvait à des passages, s’enfermait dans cette liberté qu’il y trouvait… Ses autres loisirs étaient consacrés au sport …en aurait-il été autrement pour un jeune garçon ?

Une enfance comme une autre avec ses joies, ses peines …

Ce paradoxe entre l’amour des mots et sa timidité silencieuse, entretenu pendant de nombreuses années, il fallut le combattre, l’affronter. De temps à autre il se tentait à l’exercice oratoire lors des repas de famille attirant la sympathie et, il faut lui reconnaître, la bienveillance de son public mais rares étaient les moments où il pouvait s’exprimer en étant à l’aise… Il apprenait même une série de blagues, choisies avec précision, afin, quand il le pouvait, d’en placer l’une ou l’autre çà et là…

On le disait intello derrière ses petites lunettes… Intello… Il ne sait d’ailleurs toujours pas ce que ce mot signifie… Est-ce ne pas savoir se servir de ses mains ? De parler de choses que la plupart des gens ne comprennent pas ? L’étiquette, déjà, lui collait à la peau… Ce petit bonhomme insignifiant pour la plupart serait sans doute un modeste rond de cuir dans une sombre salle se disait-on… Pourtant, ses professeurs de primaire voyaient en lui un leader, celui que l’on allait écouter, que l’on allait respecter …  C’était sans compter cette fameuse timidité qui l’empêchera un certain temps de développer une personnalité plus apte à vivre dans le monde réel.

Prisonnier du système

Après des études secondaires mathématiques – parce que c’était à la mode en ce temps-là -, il choisit la voie littéraire avec non pas l’envie d’écrire mais surtout de voir ce qui se cachait sous les mots, les phrases, les livres… « Je veux être journaliste » s’était-il exclamé devant les membres du PMS venus estimer ses capacités… Il se dirigea cependant vers l’enseignement se disant que ce bagage lui permettrait de mieux appréhender des études de journalisme plus tard. Objectif qu’il s’était fixé, lui, le timide, sans doute pour vaincre ce qualificatif qui imbibait son corps, son esprit…

De fil en aiguilles parfois de mauvaise qualité, il arriva non sans mal à cette première étape sans passer par des cours de diction qu’on lui sommait de suivre. L’accent régional tant apprécié de nos jours était, à l’époque, sans doute, une tare pour les bien-pensants … 4 ans d’études qui eurent raison de son envie d’écrire dans les journaux… L’envie d’entrer dans le monde du travail et de gagner son indépendance étant plus fortes…

Et le voilà parti d’écoles en écoles, bravant les trop nombreux interdits que l’enseignement ne permettait, se voyant, comme dans le cercle des poètes disparus, dispenser son savoir, l’amour de la langue française à bon nombre d’étudiants qui n’en avaient, pour la plupart, cure.

Allait-il garder le cap et ne pas se fondre dans la masse des professeurs-devenus-fatalistes ? Non, il était sans doute trop tôt et ses envies de liberté, de révolution le poussaient à poursuivre sa quête… Donner l’envie…

Donner l’envie ; l’objectif suprême, ce à quoi l’on aspire toutes et tous… quel que soit le domaine dans lequel on œuvre. L’envie de partager, d’apprendre, de vivre, de survivre. Le timide ne l’était plus ; tel le conquérant, il partait à la rencontre du monde avec comme seul bagage ses mots.

Les mots, il apprit bien vite aussi qu’ils pouvaient devenir des maux et, habilement, il les utilisa aussi en ce sens, question de protection, lui, l’être frêle, qu’un simple  coup aurait jeté au sol … Les mots étaient sa seule mais ô combien précieuse défense.

C’est alors que se présenta à lui l’occasion de rêver à d’autres contrées… loin, si loin de la famille qui l’avait élevé, de ses proches, de ses amis du moment… Une rencontre, un mariage, un départ pour ce continent inconnu… en tentant de (se) rassurer.

« L’Afrique, si après 15 jours, tu ne t’y sens pas bien… tu prends tes bagages, tu ne te poses plus de questions et tu retournes d’où tu viens » lui avait-on asséné ; simple et compliqué comme conseil… Et pourtant tellement vrai…

Le mariage fut l’occasion, notamment, de dire au revoir aux proches et à la famille… sans savoir que cet au revoir allait devenir un adieu pour certains… ne faisant pas mentir l’adage « loin du cœur, loin des yeux ».

A leur arrivée dans cette contrée inconnue et dans laquelle ils n’avaient comme repères que des collègues bien sympathiques, la chaleur tropicale et humaine eut raison rapidement d’eux ; il ne leur fallut pas les quinze jours fatidiques pour savoir qu’ils étaient, enfin, à leur place. Du moins, c’est ce que lui ressentait… L’avenir en effet, lui fera prendre conscience, qu’on ne connaît pas forcément bien les gens avec lesquels on est si proche…

Des étudiants qui voulaient apprendre, des parents qui soutenaient les initiatives, une population souriante, avenante, … tout était en place pour… Si le paradis sur terre existe, il devait sans nul doute être là !

La guerre ? Elle était bien présente mais elle n’empêchait pas la vie aussi curieux que cela puisse paraître. La guerre, celle dont lui parlaient ses fabuleux grands-parents à chacune de ses visites, celle qu’on abominait, celle dont on jurait qu’elle n’existerait plus dans son concept d’être prédominant… elle allait pourtant revivre alimentée par d’absurdes théories trop encore véhiculées de nos jours. Elle était là, latente… comme une espèce de virus se propageant en silence… La guerre du silence !

4 ans de rêve éveillé, une vie supplémentaire dans le couple, un enfant né de l’amour, il ne pouvait espérer davantage… Il ne pouvait…

Prisonnier du mensonge

C’était sans compter sur cette maudite bêtise humaine, celle qui fait que l’homme est avant tout un animal… Le conflit ethnique vint raser tout ; la vie, les espoirs, l’envie, le savoir… La guerre eut raison de lui et c’est la mort dans l’âme qu’ils durent entreprendre le retour sur leur terre natale… Un brusque coût d’arrêt dans sa quête de la vie.

Dans  ce malheur qui frappa toute une nation, il se réfugia, vivant, voulant dénoncer mais, pour des raisons qu’il ne s’explique pas, il n’en eût pas le courage… Il avait tout, il n’avait plus rien… Il fallait (se) reconstruire. Comment, où,… Le regard de sa petite fille suffisait pour lui donner le courage d’à nouveau avancer …

Le retour au pays se fit sans trop de mal ; la famille, du moins une partie, fit en sorte qu’ils puissent retrouver un semblant de vie… Quelque chose s’était cependant cassé en lui … Il fallait pourtant se nourrir, vivre à nouveau, croire à nouveau…  Les amis de l’époque avaient disparu… la vie est ainsi faite ; vous rencontrez des gens qui, pour on ne sait pour quelles raisons, sortent, avec le temps de votre vie…

La santé de sa fille, la recherche d’emploi furent donc ses principales préoccupations dans les mois, les années qui suivirent cette aventure trop éphémère… si loin du bonheur qu’il s’était découvert là-bas.

Pendant ce temps-là, la rumeur allait, sans qu’il ne s’en rende compte, faire son travail de sape… Mesquine, méchante… Mais est-ce vraiment elle seule qui mit à mal tout ce qu’il avait, jusque-là, construit, est-ce celles et ceux qui l’alimentaient ? Il allait le savoir … trop tard.

La reconstruction devait passer par l’achat d’un bien, d’un vrai chez soi… Là où l’on se réfugie quand cela ne va pas, là où l’on retrouve tous les soirs les êtres aimés, là où l’on reçoit ses amis, ses proches, sa famille… Le nouveau départ était annoncé et la vie allait pouvoir reprendre son cours normal avec, comme il se doit, ses hauts et ses bas…

Du timide étudiant, il était devenu un homme avec ses douleurs, son envie de dire tout haut ce que d’autres taisaient… Ce qu’il ne manqua pas de faire régulièrement et parfois à ses dépens. Qu’importe, il se sentait entier, vrai, nature… Il relativisait beaucoup après ce qu’il avait vécu sur le continent africain ; une école de vie se dit-il encore…

Mais à vouloir trop en faire, il délaissa peut-être ce qu’il croyait être acquis… Était-ce là sa faiblesse ? Il lui est encore difficile de répondre à cette question mais lui qui, sans méfiance, accordait sa confiance à qui voulait la recevoir allait, peu à peu, perdre bien plus qu’il ne l’aurait imaginé… La rumeur poursuivait son œuvre de mise à mort… accompagnée, il s’en rendra compte bien tard, du mensonge…

Des années durant, pour sa nouvelle fonction, il parcouru sa région de bout en bout et plus encore ; il y  allait presque de sa vie, il fallait trouver les personnes aptes à représenter au mieux les citoyens ; toujours dans l’ombre, parfois dans la lumière… mais les coups de gueule étaient assurément pour lui… Il disait sans cesse qu’il devait en faire plus encore et encore et encore.  De temps à autre, il aurait tant voulu que sa famille le suive, participe à ce qu’il pensait être l’œuvre de sa vie mais pour toute réponse il recevait du « cela ne m’intéresse guère mais si c’est important pour toi, fais-le ». Et il y allait de plus belle, encore et toujours, avec sa hargne, son éternelle naïveté – qu’il appelle maintenant ainsi avec ce qu’il sait – 10 ans de combat pour que sa mission puisse porter ses fruits, 10 ans pendant lesquels il côtoya la trahison, les dérobades, les coups bas… mais qu’importe, il revenait toujours, avec bonheur dans son foyer, là où étaient les êtres aimés… du moins, c’est ce qu’il pensait.

Un désaccord professionnel mis un terme à cette aventure ; il n’était pas de taille à affronter à armes égales celle qui ne croyait pas ou plus en lui… Et, après un baroud d’honneur qu’il savait vain, il se retira sans faire de bruit… Une autre page se tournait pour lui pendant que dans son dos une autre, bien moins glorieuse, se construisait….

Ne voyant toujours pas d’où le mauvais vent venait, il se lança alors dans une entreprise périlleuse mais pourtant noble à savoir de travailler pour lui et de ne plus devoir rendre des comptes ; un début prometteur lui laissait entrevoir des perspectives qui, hélas, ne furent que de courtes durées. S’entêtant, il venait de commencer à tresser la corde  qui allait le faire tomber…

Sa fille grandissait et était promise au plus bel avenir ; des parents aimants, d’autres rêves en tête… Il reprit, après quelques piges dans différents boulots, le chemin de l’enseignement mais sans l’âme qui l’avait poussé à l’époque ; il était devenu un de ces enseignants-résignés comme il y en a de plus en plus de nos jours et qu’on ne peut cependant blâmer… Une âme éteinte qui sentait aussi que la personne sur laquelle il comptait le plus le laissait tomber…

Un savant machiavélisme s’étalait au grand jour et pourtant il ne voulait toujours pas le voir, croyant que cela n’était qu’une mauvaise passe…

Le « je dois prendre du recul pour réfléchir » arriva comme un coup de semonce pris en pleine face ; il ne comprenait pas d’autant, il l’apprendrait plus tard, que tout n’était que tissus fourbes… Lui qui n’avait jamais pensé qu’aux autres se retrouvait dans les cordes ; le KO avait été immédiat…

Le mensonge avait fait son œuvre, utilisé de maître façon… La rancœur n’en était que plus vive mais il se devait de supporter le poids d’une responsabilité qu’il refusait mais qui lui était nécessaire pour rebâtir quelque chose de solide…

Pardonner, la condition sine qua non pour regarder à nouveau vers l’avenir ? Là est sans doute la clé d’une nouvelle vie.

Il trouva refuge dans une passion qu’il croyait perdue ; l’écriture… Ecrire pour se sauver, écrire pour se soigner… Quelle belle thérapie que de coucher les mots, parfois maladroitement, sur le papier… sans prétention aucune juste pour exister à ses propres yeux.

Il écrivait sur tout, sur rien…un mot, une phrase, un (court) texte… Il écrivait…pour se libérer.

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